L’esprit des Lois

Par: Jules

« TAUBIRA démission !!! La peur doit changer de camp ! Manifestons pour ce bijoutier histoire de montrer à ce gouvernement que nous ne sommes pas des pigeons !!! Et partageons cette page pour qu’elle atteigne les 10 millions aussi rapidement qu’elle a atteint le million !!! »

Ces mots ont été écrits « il y a environ dix heures » et ont été approuvés, à l’heure où j’écris, par 1365 personnes. 136 personnes par heure, plus d’une personne toutes les trente secondes quand même.
Tout le monde l’aura compris, j’ai tiré cette citation de la page Facebook consacrée au soutien apporté au bijoutier qui a, cette semaine, abattu l’un des cambrioleurs de sa bijouterie qui avait pris la fuite avec son pote à bord d’un Tmax (d’ailleurs, si le directeur publicitaire de Yamaha veut quelques suggestions amusantes et osées de slogans pour leur scoot’, nous contacter par mp, merci. Contre un FZ1, juste), lequel ne s’est pas arrêté. Etant parti me dorer la pilule en stage d’intégration avec des secondes en Vendée, je n’ai pas du tout suivi cette histoire. Genre la 3G elle passait pas, vous imaginez le cauchemar.

Cheese !

C’est intéressant, cette histoire, en ce qu’elle stigmatise plein de trucs et mêle plein de niveaux d’analyse. Elle tombe pile poil, en tout cas, après l’affaire de Marseille. Certains disent que c’est bien fait pour ce sale voleur récidiviste qui n’a que ce qu’il mérite et qu’il fallait y réfléchir avant de faire chier un honnête travailleur. D’autres pensent qu’une balle pour une poignée de bijoux c’est quand même cher payé. Enfin, la démocratie étant faite pour assurer la cohésion de millions de gens vivant sur le même territoire, il y en a qui trouvent qu’il fallait laisser faire la loi et ne pas se rendre justice soi-même. Je suis de ceux-là, mais peu importe.
Mais quand même, cette histoire dans tous les clichés qu’elle véhicule fait péter des verrous pour basculer dans une sorte de soif de vengeance contre l’Injuste. Un sentiment d’injustice est en train de sourdre, qui n’attend qu’un fait divers pour exploser. Les puissants sont toujours aussi puissants, la violence est encore là, les impôts sont de plus en plus lourds… Il y a quelque chose de délétère à vivre en France ces derniers mois, qui relève de mutations bien plus profondes qu’une histoire droite/gauche de politique inefficace. A quoi nous attendions-nous, d’ailleurs ?
La violence, je crois, est inscrite en chacun de nous. Touche mon gosse et aussi enseignant en littérature française que je puisse être, je te crève à mains nues, au sens propre. Je te crève. Ce serait plus très propre, pour le coup. Mais enfin. La violence est là, c’est quasi biologique et il faut faire avec, en faire quelque chose de productif. Les lois sont là pour nous protéger les uns les autres des déferlements de violence, et c’est tant mieux aussi. Mais le monde est tel qu’on ne se parle plus. Plus du tout, je veux dire. Nous sommes des cases, des statuts, des commentaires. Polissés, tous les mêmes, avec des discours creux, des conversations vides qui masquent ce côté sombre. Etre tranché, ça ne se fait pas. Klaxonner, être en colère, dire merde, surtout pas. C’est mal, il y a d’autres façons de faire, de s’exprimer. Le reste n’est que de la physique. A force, ça explose, le moindre petit trou dans un compartiment étanche provoque une fuite. On en a là une triste illustration.

Bien sûr, ce que je raconte est réducteur, sujet à discussion. Entre toucher au gosse d’autrui et lui piller sa bijouterie, il y a une différence, oui. Je n’excuse pas, je n’approuve pas ce qu’a fait cet homme. Je constate juste que l’on quitte le terrain du rationnel pour glisser vers celui de la colère dès qu’une occasion se présente. Une violence tellement bannie et comprimée au quotidien qu’elle explose au moindre fait divers dans des actes et des paroles comme celles qui ont généré ce billet. J’ai l’impression qu’on se mord la queue: plus nous sommes civilisés, plus nous redevenons animaux dès que nous en avons l’occasion.

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Surveiller et punir

Par: Jules

« Il nous a été demandé de respecter une minute de silence à leur mémoire »

Faux-culEn ce moment, et depuis quelques jours, la France entière est plongée dans une guerre civile, stricto sensu. La civilisation a été attaquée par un particulier qui a flingué, en l’espace de quelques jours, trois militaires, puis des enfants à l’entrée d’une école, juive de surcroît. La chasse à l’homme est lancée, les recours tous aussi musclés les uns que les autres, les institutions aux noms aussi obscurs leur rôle est sibyllin sont sur les dents pour traquer un jeune homme de vingt-trois ans retranché dans son appartement toulousain. Depuis quarante-huit heures, il est impossible de ne pas avoir entendu parler de cette « affaire », qui semble toucher les points les plus sensibles de la nation.
Récupération politique, pour commencer. L’aubaine est magnifique, à un mois des élections. Tous les candidats ou presque, déclarent à qui mieux mieux leur indignation devant cet acte abject, marquent la solidarité de la République française devant cette atrocité, accumulent les lieux communs et les plus grosses âneries pour bien montrer à leur électorat à quel point ils sauront éradiquer, une fois président(e), la « menace islamiste ». Personnellement, je ne sais pas pour vous, mais ça me donne juste envie de gerber. Une minute de silence. Ben voyons, d’ailleurs la tournure passive employée par le directeur de mon collège m’a marqué. Elle révèle bien des choses, au-delà de ce qu’il voulait dire.
Révolte populaire, ensuite. On a touché à deux points névralgiques: l’armée et les enfants, autrement dit deux catégories de personnes innocentes. Les militaires donnent leur vie à la nation, les enfants sont le symbole de la pureté. Tout le monde semble avoir oublié qu’un homme a lui aussi été tué, un collègue. Personne n’en parle, de lui. Il est probable que la mayonnaise n’aurait pas autant monté si les victimes avaient été des citoyens lambda.

Ce qui me surprend, et qui est (tragiquement) intéressant, c’est de constater l’hystérie qui s’est emparée du pays. Tout le monde suit, tout le monde veut savoir, jusqu’à l’ami qui est venu hier soir prendre l’apéro à la maison et qui consultait les infos sur son téléphone tous les quarts d’heure, si on L’a arrêté, ce pauvre mec. Parce qu’à l’évidence, c’est un pauvre mec paumé, un gosse de vingt-trois ans qui s’est embrigadé tout seul dans de sombres motivations jihadistes. J’ai honte pour la religion musulmane, en voyant ce genre de d’événements. C’est comme si le pays s’était soudainement uni pour attraper le bouc émissaire, l’ennemi public à abattre qu’il faudrait lapider place du Capitole. La loi et le bon sens semblent être étouffés sous l’émotion et le désir de vengeance; et toute la technologie qui d’ordinaire nous polit, nous neutralise au point de nous faire devenir des têtes vues du dessus (réflexion que je me suis faite dans le train en voyant TOUS les gens, moi y compris, autour de moi penchés, qui sur leur portable, qui sur leur Iphone) devient un instrument pour assouvir notre soif de vengeance. Aussi civilisés soyons-nous, nous sommes restés des animaux qui voulons crucifier le coupable. Coupable idéal d’ailleurs, à la fois jeune, isolé, islamiste (« il est d’Al-Qaida, celui-là, ils l’ont dit à la télé »), vulnérable et apparemment déterminé.

Qu’il soit attrapé et puni, ce criminel, qu’il rembourse le tort immense qu’il a semé autour de lui. Mais ne punissons pas le mal par le mal. Mais je vois tant de manifestations de haine primaire autour de moi que ça m’en met vraiment mal à l’aise.