Promesses

Par: Jules

« Je n’ai jamais imaginé qu’on pût être à ce point hanté par une voix, par des épaules, par un cou, par des mains. Ce que je veux dire, c’est qu’elle avait des yeux où il faisait si bon vivre que je n’ai jamais su où aller depuis. » – Romain Gary, La promesse de l’Aube.

Une amie aux goûts sûrs a récemment proposé sur mon réseau social favori cette belle phrase tirée de la Promesse de l’Aube, de Romain Gary. Une phrase si belle que j’ai même décidé de la mettre en photo de couverture, et Dieu sait que mettre une phrase en photo de couverture en presque 2015, c’est pas rien.
Un livre magnifique, donc, et si vous ne l’avez pas encore lu laissez tomber la dernière merde insipide qui vous sert de repoussoir à pensées pour vous plonger dans ce chef d’œuvre.

Vraiment. Un chef d’œuvre au sens plein, au sens fort. Opus, operis (je crois), travail ou fruit du travail (je suis sûr) qui produit, à force de travail, de travail et de travail travaillé comme l’orfèvre lustrant son ouvrage, pour effet de vous déchirer les tripes en traitant le sujet le plus sensible qui soit pour un homme, à savoir la figure de la Mère, tout en vous faisant mourir de rire. Et ils sont rares, les livres qui vous font mourir de rire. Il est bien plus simple de faire pleurer que de faire rire, tant ce sentiment n’est, apparemment, pas commun au genre humain. Mais d’un rire tellement déchirant et lucide qu’il remplace, à la réflexion, ce sentiment de vide qui doit vous saisir quand vous perdez pied. Cette Promesse de l’Aube vous fera rire, et à la réflexion ce si beau titre sonne déjà comme un pied de nez, dans la mesure où il s’agit autant de la promesse d’une aube, que de l’aube d’une promesse. Lisez-le, je vous dis.
Pour en revenir à cette phrase, elle illustre elle aussi tout le roman. Car présentée telle quelle, dans cette présentation vintage comme les affectionne d’ailleurs l’amie sus-nommée, elle sonne comme une merveilleuse déclaration d’amour à la femme aimée. Quelle femme n’aimerait pas lire sous la plume de l’homme qu’elle aime une aussi belle déclaration d’amour ? Cela vaut toutes les bagues du monde. Cette phrase, elle sonne comme un dépouillement, une lente remontée de baisers, une douceur infinie sous des draps un dimanche matin ensoleillé, le sourire de l’insouciance amoureuse. Elle a une odeur de croissants chauds, de parfum de la veille, de foulard abandonné sur une chaise. Une belle phrase, une promesse d’amoureuse aube.

Que nenni. Cette voix, ces épaules, ces mains, ce cou, ces yeux, ce sont ceux de la mère du narrateur. La Mère, tellement aimante que son amour sonnera comme un manque éternel à la plénitude. Jamais cette vacuité originelle ne sera comblée, comme la boiterie œdipienne. A la fois nécessaire et douce, mais terriblement handicapante. En réalité cette phrase est gênante, très gênante. Malsaine même, d’un certain point de vue, et sur le lecteur jeune papa que je suis depuis peu elle ritournelle depuis que je l’ai lue jusqu’à débusquer l’origine de ce malaise. Pourtant elle est vraie : les yeux d’une mère aimante sont sûrement les cieux les plus cléments que l’on ait eu l’occasion de rencontrer. Les rencontrer pour mieux s’en éloigner, au lieu de tourner sans cesse autour d’eux avec l’insolence des marins s’approchant trop près des Sirènes.
Alors pourquoi détourner le contexte, et ce faisant le sens profond, du passage ? La laisser comme ça revient à dénaturer son sens profond et souligner à quel point ce livre révèle un profond malaise. Elle est une preuve ambivalente du pouvoir dérisoire de la littérature : une machine à idées, à sentiments. Sortir la phrase, c’est la dénaturer. Et ? Au final. Cet agencement de mots ne fait pas insulte à Romain Gary, nul doute qu’il ne l’eût pas désavoué, cet homme au regard si lucide :

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Tout au plus cette confusion, qu’elle résulte de l’enthousiasme compréhensible d’un lecteur face à ce qui est Beau, ou du volontaire détournement d’un spécialiste en quête d’observations, donne t-elle raison à son auteur. Ou du moins confirme t-elle sa propre pensée : si on en vient à confondre ainsi l’amour féminin et l’amour maternel, peut-être finalement celui-là aurait conservé une part de celui-ci.

Et moi je garde ma photo de couverture. Elle fait stylé.

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Hosannah Hosannah, et en route pour la joie

Par: Jules

« L’amour est plus fort que la mort »

Pour ceux qui ne le savent pas, et parce que cette information a son importance pour le billet du jour, je bosse dans un établissement catholique. N’ayant pas eu le courage de m’éloigner de ma région suite à une mutation hasardeuse, j’ai choisi l’enseignement privé pour ne pas avoir à partir de chez moi. Ô combien je le regrette.

Mais enfin.

Donc, il y a quelques jours, et à l’occasion de l’imminence de Pâques, deux sœurs sont venues dans le collège pour accueillir les élèves et rassembler chaque classe pendant une demi-heure. Le hasard des emplois du temps a voulu que j’accompagne trois classes durant cette journée, j’ai donc eu le plaisir d’écouter trois fois les mêmes salades.

« Avez-vous le goût du beau ? Par exemple, Kévin, si tu veux décorer ta chambre, tu prendras ce qui te paraît le plus beau, non ? Ah, tu vois ? Donc tu as le goût du beau. »

Et, sur la même maïeutique, les enfants apprenaient qu’ils avaient le goût du bon, et du bien, et que par conséquent, ils avaient une âme qui leur était propre et indivisible.
Ahem. Mais comme dirait Dex’, « Ilt’s not a crime. »

Là-dessus intervenait la seconde sœur qui leur disait qu’elle n’avait pas attaché sa vie à un cadavre, que tous les gens qu’elle avait connus qui étaient morts sont toujours vivants « dans le cœur de Jésus », y compris sa mère « qui est partie quand j’avais quatre jours. Et vous savez, ça laisse un grand vide dans sa vie, de perdre sa maman quand on a quatre jours. Ca fait comme un grand trou [C’est le cas de le dire] mais j’ai soixante-six ans maintenant et je suis heureuse, donc je vous l’assure, mes enfants, l’amour est plus fort que la mort ». Il reste que dans ma classe de cinquième, dont je suis prof principal et avec laquelle je suis comme une mère juive (même s’il ne fait pas très bon être mère juive dans le sud de la France ces dernières semaines), et qu’en entendant cet édifiant et réconfortant discours j’ai vu Jean-Damien fondre en chaudes larmes, puis Marie deux minutes après, suivis d’Hélène, de Madeleine, et enfin de Sarah, ça m’a fait bizarre, comme l’impression que quelque chose était pourri dans le royaume de Dieu. Et je suis reparti avec mes élèves et mes kleenex, en me demandant vraiment si tout cela était bien pertinent. Vivre un décès, si je puis dire, est quelque chose d’atroce pour nous adultes qui avons une perception plus précise de ce que nous ressentons, qui savons davantage placer des mots sur des douleurs, rationaliser l’amertume que de tels événements nous laissent. Et il faut un certain recul pour traverser ces épreuves. C’est pas anodin, quoi.

Je n’ose pas imaginer ce que cela doit être quand on est gosse et qu’on n’a pas encore tous les moyens pour exprimer ce déchirement intérieur. Et je me demande l’intérêt qu’il y a à dire à ces enfants, car même en cinquième on est pas encore des ados, on est des gros bébés, de telles choses qui sont dictées, je le crois, par une foi sincère mais qui nécessitent trop de choses pour être entendues. Je comprenais ce que cette sœur voulait dire, je la rejoins par des chemins détournés. Oui, la vie est plus forte que la mort, elle triomphe de tout et jaillit partout. Mais demander à des gamins qui ont perdu, qui une mamy, qui un voisin ou un papa (je me rappelle de la rédaction d’une de ces gamines, qui me parlait de son papa décédé quand elle avait huit ans), de ne plus pleurer le décès et de se réjouir de ce que ces gens soient vivants dans le cœur de Jésus, ça me paraît maladroit, presque dangereux. Comme me l’a dit Elle quand je lui en ai parlé, « ils sont à point, là, y a plus qu’à les cueillir ». Et elle n’avait pas tout à fait tort.

Alors c’est bien de critiquer, mais que proposer ? Je ne saurais pas, du haut de mes ridicules trente années de vie, bien parler de la mort, tout court, et encore plus avec un enfant. Il ne serait pas en mesure, je crois, de comprendre la foi qu’il m’a fallu plusieurs années et quelques épreuves, et beaucoup de lectures, à acquérir, et qui est d’ailleurs en perpétuelle remise en question. J’aurais envie de lui dire de pleurer tout ce qu’il y a à pleurer, de vider son chagrin comme une urne tout en sachant que cette urne est un tonneau des Danaïdes, et surtout de continuer à vivre. De faire semblant au début, heure après heure, puis jour après jour, semaine après semaine ; et de lui promettre que le chagrin s’estompe, qu’il change, qu’il s’adoucit jusqu’à devenir une force, une valeur sur laquelle on peut compter. Une personne disparue ne l’est jamais vraiment tant qu’on ne l’oublie pas. Mais ne nions pas ce chagrin et tous les sentiments mauvais qui accompagnent un deuil, ne pas dire à un gosse qu’il faut presque se réjouir de ce qui est arrivé à sa mamy « qui n’est pas morte et qui l’attend. » Cela est incompréhensible pour un enfant, et les discours sont dangereux quand on ne les comprend pas.