Hélas, pauvre Yorick

Par: Jules

Exceptionnellement, et contrairement à notre ligne de conduite dont on se fout, au final, ce ne sera pas d’une citation dont il sera question dans le post d’aujourd’hui, mais d’une image. Samedi, l’ancien cycliste Lance Armstrong a mis sur son compte Twitter une vidéo qui le représente allongé sur un sofa, à contempler ses sept maillots jaunes qui lui ont pourtant été retirés il y a quelques jours par la fédération internationale de cyclisme. S’étant dopé comme un porc durant ses tours de France, il a tout perdu. Mais vraiment tout perdu, le type: ses titres, la reconnaissance de ses sponsors, du monde du sport, des journalistes, des sportifs… tout le monde lui a tourné le dos. J’avais été surpris d’ailleurs par la violence des propos que j’avais entendus à la radio au sujet d’un gars qui finalement doit être arrivé là où il en est par le résultat de toute un engrenage. Elle ne me rappelait rien de moins que ceux qu’on tenait sur Mohammed Merah, sans rire. Il y avait une dimension de bouc émissaire sur lequel Jon ferait toute une logorrhée renégirardienne. Or j’imagine mal (cette petite fouine de) Rafael Nadal ouvrir une fondation pour lutter contre le cancer, par exemple. Lance Armstrong en a fondé une. Peut-être pour se racheter une conscience, mais quand même.

Je la trouve magnifique, cette séquence, car elle veut à la fois tout et rien dire, elle possède ce degré d’interprétation équivoque qu’ont toutes les grandes ouvres d’art. La majorité des gens la voient comme une provocation, une façon de dire « je vous emmerde, j’ai quand même gagné, nananananère, et après tout il me reste encore assez d’argent pour me prélasser dans mon sofa ». « Je suis encore un chêne », diront les lettreux.
Et si finalement, Lance n’avait rien compris ? S’il considérait, ce qu’on est tenté de croire en voyant ce passage, qu’il profite du repos du guerrier après avoir pédalé (c’est le cas de le dire) toute sa vie. Il est au top dans un monde qui l’a lâché et qui maintenant lui crache à la gueule, mais il est au top malgré tout. Ceci n’est pas sans rappeler l’une des plus formidables oeuvres de tous les temps. Quelqu’un de médiocre, au sens étymologique du terme, qui vit sa vie en chevauchant comme dans un rêve alors que cette vie n’est qu’un aride cauchemar.
Réécrivons l’histoire, la littérature est aussi faite pour ça, après tout:  » En un village de la Manche, du nom duquel je ne me veux souvenir, demeurait, il n’y a pas longtemps, un gentilhomme de ceux qui ont lance au râtelier, targe antique, roussin maigre et levrier bon coureur… » Tout cela n’est qu’un rêve, notre vie n’est qu’une chimère. Lance a gagné, Lance a perdu, qu’est-ce que cela importe ? Si pour lui il a gagné après tout ça, alors il a mérité ses maillots. Qu’il les garde, et merci Lance de nous montrer que tout ça c’est du vent.

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Nier la réalité pour mieux la réinventer: un exercice en fraude

Par: Jon

« It is fiction that wants to confuse itself with fact. »

« Les pièces de Shakespeare n’ont pas été écrites par Shakespeare lui-même, mais par quelqu’un qui portait le même nom que lui. » Woody Allen

En faisant quelques recherches sur Shakespeare, je suis tombé sur une critique d’un film de 2011, Anonymous par Roland Emmerich (connu pour son cinéma d’auteur : Godzilla, Independance Day, Universal Soldier…). Le but du film est de prouver que le véritable auteur des pièces du Barde ne serait pas Shakespeare lui-même, mais Edward De Vere, Comte d’Oxford.

L’idée que Shakespeare ne serait l’auteur de ses pièces n’est pas nouvelle : elle date à vrai dire du XIXème siècle (à l’époque on a eu l’idée que Sir Francis Bacon était l’auteur des pièces et sonnets de Shakespeare), puis en 1920 J. Thomas Looney (le bien nommé) fut le premier à émettre l’hypothèse que le comte d’Oxford, Edward de Vere, était derrière l’œuvre du dramaturge de Stratford.

Vieille idée, et idée stupide qui ne tient pas compte des faits historiques : relever toutes les incohérences d’Anonymous a été déjà fait ici et , et je ne compte pas refaire ici la liste de ses incongruités (De Vere est mort en 1604, Shakespeare a continué à écrire jusqu’en 1612… etc.). De plus, l’idéologie des Oxfordiens (c’est-à-dire de ceux qui croient en la théorie de Looney) est profondément réactionnaire, dans le pire sens du terme : la fondation de leur théorie est la suivante : comment le fils d’un gantier aurait-il pu écrire des chefs-d’œuvre ? Ils nient toute possibilité de génie chez une personne provenant d’une classe moyenne ou basse. C’est une vision profondément snob et élitiste de l’être humain.

(Il y a aussi autre chose : personne ne remet jamais en cause l’auteurité (si l’on me permet ce terme) de Ben Jonson, fils de maçon, ou de Christopher Marlowe, fils de cordonnier. Pourtant Jonson fait preuve d’encore plus d’érudition dans ses pièces que Shakespeare… Briser Shakespeare est peut-être une façon pour les Oxfordiens de se rebeller contre la Loi – tuer le père, dirait Freud…)

Là où l’entreprise d’Emmerich devient inquiétante, c’est lorsque Sony Entertainment produit conjointement avec Young Minds Inspired (YMI), une entreprise qui  pour vocation de créer des ‘produits éducatifs’, des cours tout préparés, et distribués gratuitement aux écoles américaines, afin de promouvoir Anonymous comme étant non seulement un film vaguement fondé sur une théorie absurde, mais en fait le récit d’une vérité historique.

Le cahier ‘pédagogique’ est tout sauf innocent : il appelle à s’interroger à chaque page sur le ‘vrai génie de Shakespeare’ (juste à côté des logos de YMI et Sony Pictures), et est clairement orienté pro-Oxfordien…

Je vois ici une nouvelle manifestation de ce que j’appelle l’Age de la Fiction Universelle. Pourquoi s’encombrer de faits historiques alors qu’on peut réécrire à notre guise cette réalité, cette histoire, qui n’est peut-être pas assez romantique pour nous ? L’entreprise Emmerich-Sony-YMI passe un cap, néanmoins : il faut coloniser les esprits non seulement par le cinéma, mais aussi à l’école, en substituant le cursus classique par de nouveaux cours. Cela se fait depuis longtemps dans les classes de SVT aux Etats-Unis, surtout à cause du lobby créationniste qui souhaite faire étudier aux élèves la théorie du intelligent design – et tuer dans l’œuf toute pensée critique.

Voyons-nous arriver une époque où multinationales et lobbies, pour x raisons, essaieront de s’emparer de l’école, et donc des jeunes esprits, en falsifiant la réalité ?