Anaphore, mon amour

Par Jon

« Et la France découvrit l’anaphore. »

écrit Daniel Schneidermann sur Rue89, à l’occasion du long monologue de François Hollande lors du débat du second tour. Le pire, c’est qu’il a raison. La France et ses journalistes ébaubis ont découvert cette figure de style, classique pourtant, le lendemain du débat entre les deux candidats.

Les journalistes se sont jetés sur le terme comme si c’était un mot barbare, venu d’ailleurs, paré de plumes et bariolé de couleurs étranges et exotiques: a-na-phore. C’est du grec, non? – Tu te rends compte, Hollande a utilisé une a-na-phore! Ils se sont gorgés de ce terme, ils se l’échangeaient sur les plateaux télé avec un sourire discret, comme des complotistes s’échangeraient un mot de passe vers une cache secrète ou des enfants apprenant à nommer une nouvelle chose.

Et quelle honte! Chaque élève de France voit cette figure de rhétorique à l’école, et pourtant les journalistes, dont le métier est de suivre et de commenter des discours politiques, c’est-à-dire de la rhétorique pure, apparemment ignoraient l’existence de ce procédé bien peu savant, il faut le dire.

Le fait que l’anaphore prenne le devant de la scène aujourd’hui montre bien l’ignorance crasse des journalistes qui nous informent – mais nous informent de quoi, si eux-mêmes ne savent rien?

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Surveiller et punir

Par: Jules

« Il nous a été demandé de respecter une minute de silence à leur mémoire »

Faux-culEn ce moment, et depuis quelques jours, la France entière est plongée dans une guerre civile, stricto sensu. La civilisation a été attaquée par un particulier qui a flingué, en l’espace de quelques jours, trois militaires, puis des enfants à l’entrée d’une école, juive de surcroît. La chasse à l’homme est lancée, les recours tous aussi musclés les uns que les autres, les institutions aux noms aussi obscurs leur rôle est sibyllin sont sur les dents pour traquer un jeune homme de vingt-trois ans retranché dans son appartement toulousain. Depuis quarante-huit heures, il est impossible de ne pas avoir entendu parler de cette « affaire », qui semble toucher les points les plus sensibles de la nation.
Récupération politique, pour commencer. L’aubaine est magnifique, à un mois des élections. Tous les candidats ou presque, déclarent à qui mieux mieux leur indignation devant cet acte abject, marquent la solidarité de la République française devant cette atrocité, accumulent les lieux communs et les plus grosses âneries pour bien montrer à leur électorat à quel point ils sauront éradiquer, une fois président(e), la « menace islamiste ». Personnellement, je ne sais pas pour vous, mais ça me donne juste envie de gerber. Une minute de silence. Ben voyons, d’ailleurs la tournure passive employée par le directeur de mon collège m’a marqué. Elle révèle bien des choses, au-delà de ce qu’il voulait dire.
Révolte populaire, ensuite. On a touché à deux points névralgiques: l’armée et les enfants, autrement dit deux catégories de personnes innocentes. Les militaires donnent leur vie à la nation, les enfants sont le symbole de la pureté. Tout le monde semble avoir oublié qu’un homme a lui aussi été tué, un collègue. Personne n’en parle, de lui. Il est probable que la mayonnaise n’aurait pas autant monté si les victimes avaient été des citoyens lambda.

Ce qui me surprend, et qui est (tragiquement) intéressant, c’est de constater l’hystérie qui s’est emparée du pays. Tout le monde suit, tout le monde veut savoir, jusqu’à l’ami qui est venu hier soir prendre l’apéro à la maison et qui consultait les infos sur son téléphone tous les quarts d’heure, si on L’a arrêté, ce pauvre mec. Parce qu’à l’évidence, c’est un pauvre mec paumé, un gosse de vingt-trois ans qui s’est embrigadé tout seul dans de sombres motivations jihadistes. J’ai honte pour la religion musulmane, en voyant ce genre de d’événements. C’est comme si le pays s’était soudainement uni pour attraper le bouc émissaire, l’ennemi public à abattre qu’il faudrait lapider place du Capitole. La loi et le bon sens semblent être étouffés sous l’émotion et le désir de vengeance; et toute la technologie qui d’ordinaire nous polit, nous neutralise au point de nous faire devenir des têtes vues du dessus (réflexion que je me suis faite dans le train en voyant TOUS les gens, moi y compris, autour de moi penchés, qui sur leur portable, qui sur leur Iphone) devient un instrument pour assouvir notre soif de vengeance. Aussi civilisés soyons-nous, nous sommes restés des animaux qui voulons crucifier le coupable. Coupable idéal d’ailleurs, à la fois jeune, isolé, islamiste (« il est d’Al-Qaida, celui-là, ils l’ont dit à la télé »), vulnérable et apparemment déterminé.

Qu’il soit attrapé et puni, ce criminel, qu’il rembourse le tort immense qu’il a semé autour de lui. Mais ne punissons pas le mal par le mal. Mais je vois tant de manifestations de haine primaire autour de moi que ça m’en met vraiment mal à l’aise.