Une étrange eulogie: Thierry Roland, sa mort, la culture et les médias

Par: Jon

« Allez, Thierry, du haut de tes limbes footballistiques, repose en paix, va. »

Je souhaiterais réagir à l’article de Jules sur Thierry Roland.

Je fais partie de ces gens qui ont trouvé les tombereaux d’honneurs accordés par les médias à feu Thierry Roland totalement déplacés. Pourquoi? Pourquoi osé-je m’insurger contre cet homme, adulé des foules « footballistiques » (il paraîtrait que c’est un mot)? Serais-je un vil admirateur d’une élite culturelle bourgeoise surannée et un méchant contempteur (ça, c’est un mot) des passions populaires suintant la transpiration?

Hé bien oui. J’avoue avoir été choqué par le fait que Libération mette cette information en une de son site en ligne, alors que sa place aurait été un article dans les pages de l’Equipe.

Je me suis souvenu qu’il y a quelques semaines disparaissait dans le plus total anonymat Murielle Cerf, qui fut, en plus d’une très belle femme, un écrivain français.

Murielle Cerf

Murielle Cerf

Que disparaissait dans le même temps l’écrivain argentin Hector Bianciotti, élu à l’académie française. Qui le connaît?

Qu’à la mort d’Ernesto Sabato, il y eut bien peu d’articles, et jamais de première page.

Mais il suffit qu’un commentateur sportif décède d’une AVC, et le monde entier est ébranlé. Que ce journaliste eut été connu pour ses frasques racistes, misogynes et j’en passe, cela ne dérange maintenant personne – et je ne suis pas sûr que ce soit à raison. Qu’il reçoive un traitement de faveur à la place d’écrivains ou d’acteurs culturels, cela en revanche me dérange: nous voyons quelle place accorde notre société à la culture.

Quant à l’esprit français, entre Luc Besson et Chamfort, il faut faire son choix.

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Hosannah Hosannah, et en route pour la joie

Par: Jules

« L’amour est plus fort que la mort »

Pour ceux qui ne le savent pas, et parce que cette information a son importance pour le billet du jour, je bosse dans un établissement catholique. N’ayant pas eu le courage de m’éloigner de ma région suite à une mutation hasardeuse, j’ai choisi l’enseignement privé pour ne pas avoir à partir de chez moi. Ô combien je le regrette.

Mais enfin.

Donc, il y a quelques jours, et à l’occasion de l’imminence de Pâques, deux sœurs sont venues dans le collège pour accueillir les élèves et rassembler chaque classe pendant une demi-heure. Le hasard des emplois du temps a voulu que j’accompagne trois classes durant cette journée, j’ai donc eu le plaisir d’écouter trois fois les mêmes salades.

« Avez-vous le goût du beau ? Par exemple, Kévin, si tu veux décorer ta chambre, tu prendras ce qui te paraît le plus beau, non ? Ah, tu vois ? Donc tu as le goût du beau. »

Et, sur la même maïeutique, les enfants apprenaient qu’ils avaient le goût du bon, et du bien, et que par conséquent, ils avaient une âme qui leur était propre et indivisible.
Ahem. Mais comme dirait Dex’, « Ilt’s not a crime. »

Là-dessus intervenait la seconde sœur qui leur disait qu’elle n’avait pas attaché sa vie à un cadavre, que tous les gens qu’elle avait connus qui étaient morts sont toujours vivants « dans le cœur de Jésus », y compris sa mère « qui est partie quand j’avais quatre jours. Et vous savez, ça laisse un grand vide dans sa vie, de perdre sa maman quand on a quatre jours. Ca fait comme un grand trou [C’est le cas de le dire] mais j’ai soixante-six ans maintenant et je suis heureuse, donc je vous l’assure, mes enfants, l’amour est plus fort que la mort ». Il reste que dans ma classe de cinquième, dont je suis prof principal et avec laquelle je suis comme une mère juive (même s’il ne fait pas très bon être mère juive dans le sud de la France ces dernières semaines), et qu’en entendant cet édifiant et réconfortant discours j’ai vu Jean-Damien fondre en chaudes larmes, puis Marie deux minutes après, suivis d’Hélène, de Madeleine, et enfin de Sarah, ça m’a fait bizarre, comme l’impression que quelque chose était pourri dans le royaume de Dieu. Et je suis reparti avec mes élèves et mes kleenex, en me demandant vraiment si tout cela était bien pertinent. Vivre un décès, si je puis dire, est quelque chose d’atroce pour nous adultes qui avons une perception plus précise de ce que nous ressentons, qui savons davantage placer des mots sur des douleurs, rationaliser l’amertume que de tels événements nous laissent. Et il faut un certain recul pour traverser ces épreuves. C’est pas anodin, quoi.

Je n’ose pas imaginer ce que cela doit être quand on est gosse et qu’on n’a pas encore tous les moyens pour exprimer ce déchirement intérieur. Et je me demande l’intérêt qu’il y a à dire à ces enfants, car même en cinquième on est pas encore des ados, on est des gros bébés, de telles choses qui sont dictées, je le crois, par une foi sincère mais qui nécessitent trop de choses pour être entendues. Je comprenais ce que cette sœur voulait dire, je la rejoins par des chemins détournés. Oui, la vie est plus forte que la mort, elle triomphe de tout et jaillit partout. Mais demander à des gamins qui ont perdu, qui une mamy, qui un voisin ou un papa (je me rappelle de la rédaction d’une de ces gamines, qui me parlait de son papa décédé quand elle avait huit ans), de ne plus pleurer le décès et de se réjouir de ce que ces gens soient vivants dans le cœur de Jésus, ça me paraît maladroit, presque dangereux. Comme me l’a dit Elle quand je lui en ai parlé, « ils sont à point, là, y a plus qu’à les cueillir ». Et elle n’avait pas tout à fait tort.

Alors c’est bien de critiquer, mais que proposer ? Je ne saurais pas, du haut de mes ridicules trente années de vie, bien parler de la mort, tout court, et encore plus avec un enfant. Il ne serait pas en mesure, je crois, de comprendre la foi qu’il m’a fallu plusieurs années et quelques épreuves, et beaucoup de lectures, à acquérir, et qui est d’ailleurs en perpétuelle remise en question. J’aurais envie de lui dire de pleurer tout ce qu’il y a à pleurer, de vider son chagrin comme une urne tout en sachant que cette urne est un tonneau des Danaïdes, et surtout de continuer à vivre. De faire semblant au début, heure après heure, puis jour après jour, semaine après semaine ; et de lui promettre que le chagrin s’estompe, qu’il change, qu’il s’adoucit jusqu’à devenir une force, une valeur sur laquelle on peut compter. Une personne disparue ne l’est jamais vraiment tant qu’on ne l’oublie pas. Mais ne nions pas ce chagrin et tous les sentiments mauvais qui accompagnent un deuil, ne pas dire à un gosse qu’il faut presque se réjouir de ce qui est arrivé à sa mamy « qui n’est pas morte et qui l’attend. » Cela est incompréhensible pour un enfant, et les discours sont dangereux quand on ne les comprend pas.