Nabokov : « médiocre et maniéré » selon Houellebecq

Par: Jon

« Moi non plus je n’avais jamais supporté ce pseudo-poète médiocre et maniéré, ce malhabile imitateur de Joyce qui n’avait même pas eu la chance de disposer de l’élan qui, chez l’Irlandais insane, permet parfois de passer sur l’accumulation de lourdeurs. Une pâte feuilletée ratée, voilà à quoi m’avait toujours fait penser le style de Nabokov. »

Michel Houellebecq, La Possibilité d’une île, p.32.

Voici l’opinion du narrateur de La Possibilité d’un île de Michel Houellebecq sur Nabokov, qui serait donc houellebecq (sipa)un « pseudo-poète médiocre et maniéré ».

En lisant cette sentence définitive sur le grand auteur russe, écrivant en américain, j’ai eu l’envie de réagir sur ce blog. Démonter le style houellebecquien, ou plutôt l’absence de style ; rappeler que s’il parle de lourdeurs chez Nabokov, c’est quand même Houellebecq qui remporte la coupe ‘Poids-lourd’ stylistique (cf. la phrase citée en exemple : « qui n’avait même pas eu la chance de disposer de l’élan »… disposer de l’élan ? Quelle horreur) ; que jamais aucun livre de Houellebecq (ou son œuvre complète) n’arrivera à la hauteur, à la pureté de phrase d’un quelconque extrait de Lolita ou de Ada, ou l’ardeur.

Puis, je me suis dit que c’était beaucoup d’efforts pour pas grand-chose. Je me suis souvenu d’une phrase de Sabato, qui dit en substance qu’il faut beaucoup de hauteur d’âme et d’humilité pour pouvoir admirer (et donc mettre son ego de côté). J’ai enfin pensé que la preuve ultime viendrait des textes, et pas de mes arguments.

Lisez Houellebecq.

Puis lisez Nabokov.

Et comparez : qui est médiocre ? Nabokov, vraiment ?

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Sur la route

Par: Jules

« Moi, du Marguerite Duras, je vous le fais au kilomètre ! Des kilomètres de Marguerite Duras, ça c’est pas compliqué et on m’appellera écrivain sensuel de génie »

Ca c’est l’un de mes anciens profs qui nous l’avait confié, preuve à l’appui, en faisant tout un cours à la manière de Duras. Un prof d’anglais, difficile d’abord, très spécial, extrêmement brillant, et que j’adorais. Il a fait partie de ces profs qui façonnent la personnalité de leurs étudiants. Nous avons perdu contact maintenant, après que j’ai eu le CAPES, après qu’il a été muté à l’université de Strasbourg… Comment les gens se rencontrent et se retrouvent parfois. Peut être le recroiserai-je.
Enfin, je repensai à ces paroles récemment en constatant que le prix des livres chez Folio Gallimard était fonction de sa taille et du nombre de pages. Logique, me direz-vous. Mais ce qui me gêna davantage, c’est que par conséquent une longue bouse valait davantage qu’une œuvre courte mais géniale. Et je me suis demandé combien de kilomètres de livres j’avais pu parcourir dans ma vie. Si l’on s’amusait à déplier les symboles arbitraires qu’on a nommés lignes, quelle longueur obtiendrions-nous ?
Donc, j’ai pris quelques livres que je considère comme fondateurs (choix restreint:Don Quichotte, Lolita, Belle du Seigneur, Fictions et La Chartreuse de Parme) et je me suis amusé à mesurer la longueur d’une ligne, multipliée par le nombre de lignes dans la page, multiplié par le nombre de pages, et d’en soustraire un peu arbitrairement un cinquième pour les moult blancs typographiques de changement de chapitre, de partie, etc. Voyons un peu:
– Les deux volumes du Don Quichotte: 8 centimètres par ligne, 35 lignes par page, 610 pages pour le premier volume; idem pour le second volume de 601 pages font 271 kilomètres, compte tenu de l’enlèvement d’1/5.
Lolita: 8 centimètres par ligne, 29 lignes par page, 532 pages, ce qui fait 98 kilomètres.
Belle du Seigneur: 8 centimètres par ligne, 37 lignes par page, 1110 pages, donc 262 kilomètres.
– Les Fictions font 185 pages de 36 lignes de 8 centimètres, d’où 42, 6 kilomètres de génie.
– Enfin, la Chartreuse: 35 lignes de 8 centimètres sur 647 pages, ce qui fait 144 kilomètres.
La somme de ces œuvres totalise 817 kilomètres. En dépliant ces bouquins, on arrive à joindre Perpignan à Paris, quasiment. 817 kilomètres de littérature, au moins, mes yeux auront parcouru, expliqué, au sens étymologique. Faut-il en tirer vanité ? Il n’y a pas de quoi. Amusement et rêverie plutôt. Pourquoi ne vendrions-nous pas les livres de la même manière que certains hypermarchés vendent les céréales: au kilomètre de ligne. « Bonjour Monsieur, il me faudrait 20 kilomètres, s’il vous plait, j’ai un trajet en train demain et je ne voudrais pas m’ennuyer ». Serait-on si loin du téléchargement légal ? Et que serait, dans cette perspective géographique, un bon livre ? Celui qui nous aurait fait faire des arrêts, des demi-tours ? On aura rebroussé chemin à tel ou tel endroit pour revoir un visage aimé ou un paysage familier, comme les gens qui regardent tous les matins le même paysage avec le même émerveillement. Le livre vu comme une carte, un paysage linéaire à décrypter ou à parcourir, une montagne swanesque à grimper avec ténacité tout en sachant s’émerveiller du ciselé de chaque pierre ou des pistes de ski dumasiennes à dévaler tout schuss sans trop tenir compte de certains raccords un peu trop mal unifiés. Il y a là matière à poésie, voire à philosophie, mot à la mode ces derniers temps.
Et toi ? Quel livre est le rocher sans cesse remonté en haut de ta montagne et toujours à repousser avec un œil différent ?

Article dédié à Didier Girard