Promesses

Par: Jules

« Je n’ai jamais imaginé qu’on pût être à ce point hanté par une voix, par des épaules, par un cou, par des mains. Ce que je veux dire, c’est qu’elle avait des yeux où il faisait si bon vivre que je n’ai jamais su où aller depuis. » – Romain Gary, La promesse de l’Aube.

Une amie aux goûts sûrs a récemment proposé sur mon réseau social favori cette belle phrase tirée de la Promesse de l’Aube, de Romain Gary. Une phrase si belle que j’ai même décidé de la mettre en photo de couverture, et Dieu sait que mettre une phrase en photo de couverture en presque 2015, c’est pas rien.
Un livre magnifique, donc, et si vous ne l’avez pas encore lu laissez tomber la dernière merde insipide qui vous sert de repoussoir à pensées pour vous plonger dans ce chef d’œuvre.

Vraiment. Un chef d’œuvre au sens plein, au sens fort. Opus, operis (je crois), travail ou fruit du travail (je suis sûr) qui produit, à force de travail, de travail et de travail travaillé comme l’orfèvre lustrant son ouvrage, pour effet de vous déchirer les tripes en traitant le sujet le plus sensible qui soit pour un homme, à savoir la figure de la Mère, tout en vous faisant mourir de rire. Et ils sont rares, les livres qui vous font mourir de rire. Il est bien plus simple de faire pleurer que de faire rire, tant ce sentiment n’est, apparemment, pas commun au genre humain. Mais d’un rire tellement déchirant et lucide qu’il remplace, à la réflexion, ce sentiment de vide qui doit vous saisir quand vous perdez pied. Cette Promesse de l’Aube vous fera rire, et à la réflexion ce si beau titre sonne déjà comme un pied de nez, dans la mesure où il s’agit autant de la promesse d’une aube, que de l’aube d’une promesse. Lisez-le, je vous dis.
Pour en revenir à cette phrase, elle illustre elle aussi tout le roman. Car présentée telle quelle, dans cette présentation vintage comme les affectionne d’ailleurs l’amie sus-nommée, elle sonne comme une merveilleuse déclaration d’amour à la femme aimée. Quelle femme n’aimerait pas lire sous la plume de l’homme qu’elle aime une aussi belle déclaration d’amour ? Cela vaut toutes les bagues du monde. Cette phrase, elle sonne comme un dépouillement, une lente remontée de baisers, une douceur infinie sous des draps un dimanche matin ensoleillé, le sourire de l’insouciance amoureuse. Elle a une odeur de croissants chauds, de parfum de la veille, de foulard abandonné sur une chaise. Une belle phrase, une promesse d’amoureuse aube.

Que nenni. Cette voix, ces épaules, ces mains, ce cou, ces yeux, ce sont ceux de la mère du narrateur. La Mère, tellement aimante que son amour sonnera comme un manque éternel à la plénitude. Jamais cette vacuité originelle ne sera comblée, comme la boiterie œdipienne. A la fois nécessaire et douce, mais terriblement handicapante. En réalité cette phrase est gênante, très gênante. Malsaine même, d’un certain point de vue, et sur le lecteur jeune papa que je suis depuis peu elle ritournelle depuis que je l’ai lue jusqu’à débusquer l’origine de ce malaise. Pourtant elle est vraie : les yeux d’une mère aimante sont sûrement les cieux les plus cléments que l’on ait eu l’occasion de rencontrer. Les rencontrer pour mieux s’en éloigner, au lieu de tourner sans cesse autour d’eux avec l’insolence des marins s’approchant trop près des Sirènes.
Alors pourquoi détourner le contexte, et ce faisant le sens profond, du passage ? La laisser comme ça revient à dénaturer son sens profond et souligner à quel point ce livre révèle un profond malaise. Elle est une preuve ambivalente du pouvoir dérisoire de la littérature : une machine à idées, à sentiments. Sortir la phrase, c’est la dénaturer. Et ? Au final. Cet agencement de mots ne fait pas insulte à Romain Gary, nul doute qu’il ne l’eût pas désavoué, cet homme au regard si lucide :

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Tout au plus cette confusion, qu’elle résulte de l’enthousiasme compréhensible d’un lecteur face à ce qui est Beau, ou du volontaire détournement d’un spécialiste en quête d’observations, donne t-elle raison à son auteur. Ou du moins confirme t-elle sa propre pensée : si on en vient à confondre ainsi l’amour féminin et l’amour maternel, peut-être finalement celui-là aurait conservé une part de celui-ci.

Et moi je garde ma photo de couverture. Elle fait stylé.

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Le bonheur, c’est un flingue tiède

Par; Jules

« Happiness is a warm gun »

J’ai pas mal hésité quant à la place à accorder à cet article. Dans la mesure où il m’est personnel, il aurait mieux été sur mon blog. Mais puisqu’il fait référence à une citation que les moins de cinquante ans comprendront, j’aime autant le mettre ici.

Happiness_Is_A_Warm_Gun_by_SpaceBarAttackComme dirait Jon (qui semble oublier qu’on a ouvert ce blog à deux il y a bientôt de ça un an !), « on s’en fout ».
Tous les matins, j’ai près de trois quarts d’heure de voiture pour aller au boulot, tout seul. Parce que l’an dernier je faisais un trajet similaire 1/ Au soleil, et 2/ avec mes collègues chéries, d’où de nombreuses rigolades, engueulades, marrades, trucs en -ades. Là je suis seul, du coup je réécoute mes vieux disques. Dont l’un des cinq albums de l’île déserte: l’album blanc des Beatles, un album inquiétant et expérimental, dont le premier CD a pour huitième piste cette chanson géniale.
Géniale à plus d’un titre. J’y suis venu par une autre chanson, l’une de mes préférées d’un autre album de l’île déserte: « Paranoïd Android », de  Radiohead, dont Thom Yorke disait qu’il s’en était inspiré. En effet: trois chansons en une, aussi simplement que ça. Je reparlerai probablement ailleurs de ce qu’a fait Radiohead de ce procédé, pour le moment c’est cette formule, « happiness is a warm gun » qui a fait ritournelle dans ma tête toute la journée. Non que j’aie, au contraire, une fascination pour les armes, tout cela n’est qu’une impression. La lourdeur, le poids d’une arme dans la main, la tiédeur, l’aura d’un pistolet (que ce mot est laid, qu’il sent son duel du XIXème siècle) qui vient de servir. Cette formule est hallucinante de vérité. Un flingue dont on vient de se servir, c’est une pulsion qui vient d’être évacuée, une irrépressible envie de buter celui qui est en face de moi. Et ce matin, dans les embouteillages de Fleury, cet après-midi quand mes sixièmes se comportaient comme des veaux, oh, oui, happiness would have been a warm gun. Bang, bang, shoot, shoot, comme disent les chœurs de la chanson. On est pas loin de la régularité de l’octosyllabe pour une formule que le français gâcherait. Le bonheur, c’est un flingue chaud. Dieu que c’est laid.
La plus polissée des bondieuses coincées le dira aussi dans un « punaise ! » paroxystique contre une imprimante récalcitrante. Donnez une arme à cette catho BCBG, elle en ferait de la charpie, de cette HP défaillante. Combien vous et moi l’entendons chaque jour en filigrane. Et nous nous comprimons tous d’une manière ou d’une autre. Mal de dos, migraines, maux de gorges… On garde ça pour nous, parce qu’après tout, c’est pas grave. Et ça use, et ça use. On trouve plein de bonnes raisons pour contourner ce « Mais TA GUEULE maintenant » que l’on garde dans la gorge jusqu’à l’angine.
Bien évidemment, n’allez pas sortir la pétoire de Pépé pour tout exploser chez vous, heureusement. Il faut trouver un dérivatif. Pour moi, c’est le piano ou l’écriture. Happiness is a warm pen. C’est sans doute ça, l’art, après tout, un TA GUEULE qu’on varierait, comme Bach a varié les Goldberg. Relisez Proust, par exemple, c’est ça, exactement ça. De la colère, de l’ironie méchante comprimée dans de belles phrases parfaites.

L’art de la critique

Par: Jules

002004068« La pathologie qui affecte le Sermon sur la chute de Rome est la même que celle qui frappe aujourd’hui la majorité des romans français : le récit est incapable d’ajouter foi à lui-même, incapable de concevoir ou d’imaginer que le sol qu’il arpente renferme des sources, des nappes, des courants souterrains, et qu’il lui appartient, par un travail fait d’autant de labeur obstiné que de folles convictions, de contribuer à leur jaillissement. (…) La seule voie authentique qui s’offre à l’écrivain, en conséquence, est de prendre à revers, par surprise, des représentations constituées ou en voie de constitution, de les dérouter, de les entraîner par la force de l’écriture sur des chemins inédits. Telle n’est pas, on s’en doute, l’idée que Jérôme Ferrari (et tant de ses pairs avec lui) se fait de la littérature : il suffit, à ses yeux, de confirmer ce que le lecteur sait déjà, ou ce qu’il est tout prêt à penser. La recette est simple, et garantie : entourer d’un bolduc narratif et d’un ruban stylistique des représentations qui flottent dans l’air du temps, et retourner le tout au lecteur-envoyeur, ravi de cette circularité frappée du sceau de l’art. »

C’est passablement éméchés que Jon et moi avons hier soir évoqué le dernier prix Goncourt, le Sermon sur la Chute de Rome, qui m’avait été offert pour Noël et dont je viens d’achever la lecture. J’en ai pensé beaucoup de bien, ce qui est rare pour un Goncourt. En fait, c’est à la fois un honneur et une lourde charge que de recevoir un tel prix, car ces livres s’inscrivent dans une tension entre les oeuvres magnifiques de naguère et les navets d’aujourd’hui. J’avoue ne pas souvent les lire, en fait, formé que j’ai été à l’étude et la lecture des bons vieux classiques bien de chez nous. Le dernier Goncourt qui m’ait soufflé et dont je ne me suis toujours pas remis, c’est Les Bienveillantes. (j’en parle un peu plus ici) Depuis, j’ai Le Soleil des Scorta et La Carte et le territoire, et je les ai trouvés l’un pas génial, et l’autre franchement médiocre.

Bref, on s’en fout.
Il est pas mal, ce dernier Goncourt. Une écriture travaillée, un projet qui tient la route, des proportions cohérentes… et je comprends assez mal la violente diatribe de Pierre Mari à l’encontre de cette oeuvre sur le (magnifique) blog de Juan Asensio. Enfin si, je la comprends, elle est pertinente, et très claire. très intelligente même, mais la cible ne me paraît pas être la bonne. Voilà un auteur qui écrit bien, qui travaille ses phrases pour leur conférer une cadence, une allure, un ton, un style. Voilà un roman dont on sort, oui, résolument indemne, mais avec le coeur réchauffé à l’idée qu’il n’y ait pas que de petits expérimentateurs de forme sans révolution de fond. Le dézinguer comme ça, c’est dommage.
Les questions que soulève le critique sont plus que jamais d’actualité. La littérature n’est pas là pour nous bercer et nous prendre par la main pour nous mener d’un bout à l’autre avec délicatesse. Au contraire elle doit être un raclement sur du gravier, elle doit écorcher et nous mettre à vif. Je le comprends lorsqu’il définit l’incroyance d’un récit qui sait qu’il ne nous déracinera pas, qui cumule les poncifs et les lieux communs à la manière d’un agencement certes nouveau mais dont la salade aura au final la même saveur. C’est vrai, et Pierre Mari le dit avec beaucoup plus de justesse: la littérature actuelle souffre d’une déréliction, elle a perdu de son souffle en réalisant qu’elle était condamnée à tourner sur des procédés déjà existants. N’en a t-il toujours pas été le cas, après tout ? On arrive toujours trop tard, et tout est déjà fait, disait déjà en d’autres termes La Bruyère. Nous n’avons que 26 lettres et une grammaire, il nous faut la secouer à chaque fois pour trouver une nouvelle combinaison qui aura de toute façon déjà été éprouvée.
Que nenni, un roman se juge avec les couilles, et pas avec le cerveau. Stop.  Lisez le dernier Goncourt, c’est un beau livre, avec de belles pages. Il ne changera pas votre vision du monde, vous n’en sortirez ni meilleur ni pire, il n’a pas le souffle d’un Faulkner ou d’un Cohen, mais il a cette malléabilité qui donne envie de s’arrêter pour relire la page en se disant qu’elle est quand même foutrement bien écrite. Et personnellement, ça faisait longtemps que je ne m’étais pas arrêté pour relire une page de roman contemporain en me disant qu’elle était quand même foutrement bien écrite.

Hélas, pauvre Yorick

Par: Jules

Exceptionnellement, et contrairement à notre ligne de conduite dont on se fout, au final, ce ne sera pas d’une citation dont il sera question dans le post d’aujourd’hui, mais d’une image. Samedi, l’ancien cycliste Lance Armstrong a mis sur son compte Twitter une vidéo qui le représente allongé sur un sofa, à contempler ses sept maillots jaunes qui lui ont pourtant été retirés il y a quelques jours par la fédération internationale de cyclisme. S’étant dopé comme un porc durant ses tours de France, il a tout perdu. Mais vraiment tout perdu, le type: ses titres, la reconnaissance de ses sponsors, du monde du sport, des journalistes, des sportifs… tout le monde lui a tourné le dos. J’avais été surpris d’ailleurs par la violence des propos que j’avais entendus à la radio au sujet d’un gars qui finalement doit être arrivé là où il en est par le résultat de toute un engrenage. Elle ne me rappelait rien de moins que ceux qu’on tenait sur Mohammed Merah, sans rire. Il y avait une dimension de bouc émissaire sur lequel Jon ferait toute une logorrhée renégirardienne. Or j’imagine mal (cette petite fouine de) Rafael Nadal ouvrir une fondation pour lutter contre le cancer, par exemple. Lance Armstrong en a fondé une. Peut-être pour se racheter une conscience, mais quand même.

Je la trouve magnifique, cette séquence, car elle veut à la fois tout et rien dire, elle possède ce degré d’interprétation équivoque qu’ont toutes les grandes ouvres d’art. La majorité des gens la voient comme une provocation, une façon de dire « je vous emmerde, j’ai quand même gagné, nananananère, et après tout il me reste encore assez d’argent pour me prélasser dans mon sofa ». « Je suis encore un chêne », diront les lettreux.
Et si finalement, Lance n’avait rien compris ? S’il considérait, ce qu’on est tenté de croire en voyant ce passage, qu’il profite du repos du guerrier après avoir pédalé (c’est le cas de le dire) toute sa vie. Il est au top dans un monde qui l’a lâché et qui maintenant lui crache à la gueule, mais il est au top malgré tout. Ceci n’est pas sans rappeler l’une des plus formidables oeuvres de tous les temps. Quelqu’un de médiocre, au sens étymologique du terme, qui vit sa vie en chevauchant comme dans un rêve alors que cette vie n’est qu’un aride cauchemar.
Réécrivons l’histoire, la littérature est aussi faite pour ça, après tout:  » En un village de la Manche, du nom duquel je ne me veux souvenir, demeurait, il n’y a pas longtemps, un gentilhomme de ceux qui ont lance au râtelier, targe antique, roussin maigre et levrier bon coureur… » Tout cela n’est qu’un rêve, notre vie n’est qu’une chimère. Lance a gagné, Lance a perdu, qu’est-ce que cela importe ? Si pour lui il a gagné après tout ça, alors il a mérité ses maillots. Qu’il les garde, et merci Lance de nous montrer que tout ça c’est du vent.

La brillante idée de la semaine

Par: Jules

« Aujourd’hui, ces manuels [scolaires] s’obstinent (sic) à passer sous silence l’orientation LGBT (lesbien, gay, bi et trans) de certains personnages historiques ou auteurs, même quand elle explique une grande partie de leur œuvre comme Rimbaud. »

Voici ce qu’a déclaré Najat Vallaud-Belkacem, ministre des Droits des femmes dans une récente interview accordée au magazine Têtu. Le projet évoqué consiste à indiquer dans les manuels scolaires l’orientation sexuelle des auteurs présentés. La preuve d’une bêtise aussi crasse ne laisse pas de m’inquiéter, pour de multiples raisons.
La première, la plus évidente, porte simplement sur l’utilité d’un renseignement comme celui-là dans le cadre de l’étude littéraire du texte proposé. Un texte, une fois jeté sur le papier, n’appartient plus à son auteur, il en est séparé comme le fruit, une fois tombé, diffère de l’arbre. En quoi le fait que l’auteur soit homosexuel apporte t-il un quelconque éclairage ? Ce que sécrète un texte, le carrefour des sens et des interprétations possibles est bien en dehors des considérations biographiques. S’y raccrocher pour expliquer le texte, comme celui qui se raccroche aux branches en tombant de l’arbre, c’est justement montrer qu’on veut éviter le texte et qu’on est incapable de l’expliquer. Soyons honnête: la majorité des élèves actuels sont incapables de situer les auteurs, de remettre convenablement tel écrivain dans son contexte historique ou dans un courant littéraire. N’est-il pas plus utile d’insister (encore) là-dessus au lieu de pointer du doigt telle curiosité ?
Car il faut en convenir: cela est vu comme une curiosité, visant davantage à appâter l’élève avec un fait croustillant, bien qu’inutile, qu’à apporter un éclairage significatif sur le texte étudié. « Donc ce poème de Rimbaud, célèbre dramaturge homosexuel des Lumières… », et pourquoi pas « l’incipit du Voyage au bout de la nuit, grand poème humaniste de Céline, qui était nazie, le saviez-vous Monsieur l’examinateur ? » … Oui, si vous vous marrez, c’est que vous n’avez jamais fait passer d’oral du bac de français. La seule chose qu’ils retiendront de Verlaine, c’est que ce salopard a quitté sa femme pour Rimbaud, ou de Gide, c’est qu’il aimait bien les petits garçons. On reste dans l’air du temps, où tout ce qui marque doit être original. Le petit fait vrai (ou non, d’ailleurs) prévaut sur l’argumentation solide, sur la connaissance, comme si celui-ci sous-entendait celle-là.
En plus de rendre amusant ces écrivains, en les tirant de leur poussière dans laquelle ils moisissent depuis des siècles, montrer leur orientation sexuelle les rend forcément plus proche, plus concret. Et la proximité, c’est important; forcément: il faut « banaliser ce fait », pour reprendre les termes de notre chère ministre. Ca c’est intéressant: s’il faut banaliser le fait, c’est qu’il n’est pas b anal. En d’autres termes, c’est comme si on disait: « voyez, vous n’êtes pas si anormal que ça ! Même Mauriac il aimait se faire enfiler, et même que Verlaine il roulait à la voile et à la vapeur. Donc soyez rassuré: vous êtes normal ». L’histoire littéraire aussi donne dans le social, car tout est social, tout est fait humain et il n’y a pas de normalité ou d’anormalité ! Ben voyons. Je serais homosexuel, je le prendrais plutôt moyennement bien, quand même, comme si la caution de Rimbaud me permettait de légitimer mon orientation sexuelle. Les auteurs tristement normaux, du coup, vont voir leur côte de popularité fondre au soleil. Genet est bien plus fashion que Bernanos, et Foucault plus intéressant de ce rabat-joie de Kant, après tout.

Alors que penser de cette suggestion ? A mon humble avis, que c’est une connerie. Mais que cette stupidité montre justement l’inverse de ce que la ministre prétend faire: à tout dissocier sous prétexte d’égalité, on nivelle  on confond des choses qui n’ont rien à faire dans le débat. Cela montre aussi que la question de l’orientation sexuelle est encore un problème, stigmatise encore des peurs et des questions. Et au lieu de parler, simplement de parler, on légifère, on isole par des règlements et des propositions de loi, on mon(s)tre. Et cela me paraît assez inquiétant.

Sur la route

Par: Jules

« Moi, du Marguerite Duras, je vous le fais au kilomètre ! Des kilomètres de Marguerite Duras, ça c’est pas compliqué et on m’appellera écrivain sensuel de génie »

Ca c’est l’un de mes anciens profs qui nous l’avait confié, preuve à l’appui, en faisant tout un cours à la manière de Duras. Un prof d’anglais, difficile d’abord, très spécial, extrêmement brillant, et que j’adorais. Il a fait partie de ces profs qui façonnent la personnalité de leurs étudiants. Nous avons perdu contact maintenant, après que j’ai eu le CAPES, après qu’il a été muté à l’université de Strasbourg… Comment les gens se rencontrent et se retrouvent parfois. Peut être le recroiserai-je.
Enfin, je repensai à ces paroles récemment en constatant que le prix des livres chez Folio Gallimard était fonction de sa taille et du nombre de pages. Logique, me direz-vous. Mais ce qui me gêna davantage, c’est que par conséquent une longue bouse valait davantage qu’une œuvre courte mais géniale. Et je me suis demandé combien de kilomètres de livres j’avais pu parcourir dans ma vie. Si l’on s’amusait à déplier les symboles arbitraires qu’on a nommés lignes, quelle longueur obtiendrions-nous ?
Donc, j’ai pris quelques livres que je considère comme fondateurs (choix restreint:Don Quichotte, Lolita, Belle du Seigneur, Fictions et La Chartreuse de Parme) et je me suis amusé à mesurer la longueur d’une ligne, multipliée par le nombre de lignes dans la page, multiplié par le nombre de pages, et d’en soustraire un peu arbitrairement un cinquième pour les moult blancs typographiques de changement de chapitre, de partie, etc. Voyons un peu:
– Les deux volumes du Don Quichotte: 8 centimètres par ligne, 35 lignes par page, 610 pages pour le premier volume; idem pour le second volume de 601 pages font 271 kilomètres, compte tenu de l’enlèvement d’1/5.
Lolita: 8 centimètres par ligne, 29 lignes par page, 532 pages, ce qui fait 98 kilomètres.
Belle du Seigneur: 8 centimètres par ligne, 37 lignes par page, 1110 pages, donc 262 kilomètres.
– Les Fictions font 185 pages de 36 lignes de 8 centimètres, d’où 42, 6 kilomètres de génie.
– Enfin, la Chartreuse: 35 lignes de 8 centimètres sur 647 pages, ce qui fait 144 kilomètres.
La somme de ces œuvres totalise 817 kilomètres. En dépliant ces bouquins, on arrive à joindre Perpignan à Paris, quasiment. 817 kilomètres de littérature, au moins, mes yeux auront parcouru, expliqué, au sens étymologique. Faut-il en tirer vanité ? Il n’y a pas de quoi. Amusement et rêverie plutôt. Pourquoi ne vendrions-nous pas les livres de la même manière que certains hypermarchés vendent les céréales: au kilomètre de ligne. « Bonjour Monsieur, il me faudrait 20 kilomètres, s’il vous plait, j’ai un trajet en train demain et je ne voudrais pas m’ennuyer ». Serait-on si loin du téléchargement légal ? Et que serait, dans cette perspective géographique, un bon livre ? Celui qui nous aurait fait faire des arrêts, des demi-tours ? On aura rebroussé chemin à tel ou tel endroit pour revoir un visage aimé ou un paysage familier, comme les gens qui regardent tous les matins le même paysage avec le même émerveillement. Le livre vu comme une carte, un paysage linéaire à décrypter ou à parcourir, une montagne swanesque à grimper avec ténacité tout en sachant s’émerveiller du ciselé de chaque pierre ou des pistes de ski dumasiennes à dévaler tout schuss sans trop tenir compte de certains raccords un peu trop mal unifiés. Il y a là matière à poésie, voire à philosophie, mot à la mode ces derniers temps.
Et toi ? Quel livre est le rocher sans cesse remonté en haut de ta montagne et toujours à repousser avec un œil différent ?

Article dédié à Didier Girard

Divagations sud-américaines

Par: Jules

« Toi, qui me lis, es-tu sûr de comprendre ma langue ? »

La lecture du billet de Jon, inévitablement bolanien devant l’éternel -note: lire un Bolano avant la fin de l’année- m’a fait repenser, dans sa conclusion quelque peu pessimiste, à une nouvelle dont la lecture a transformé ma vision du monde: « la bibliothèque de Babel », tiré des Fictions de Jorge Luis Borges. (lecture libre ici ou pour les hispanistes)
Je ne reviens pas sur le récit de cette nouvelle: il est d’ailleurs assez inconsistante et le narrateur borgésien en parle bien mieux que moi. J’en avais d’ailleurs déjà parlé. Ce qui me paraît vertigineux, en revanche, est l’implication que soulèvent les enjeux de ce texte. Et je suis incapable d’ouvrir un livre et d’en parler à peu près convenablement sans que les terribles prémices borgesiens ne me reviennent en tête. Ce livre, que je tiens entre mes mains, toi lecteur qui parcours avec bienveillance les lignes de cet article es-tu entrain de lire Jules et seulement lui, ou ces signes apparemment méticuleusement ordonnés par la syntaxe ne désignent-ils pas complètement autre chose dans un autre idiome disparu ou à venir ?
Peut-on parler d’une imposition du sens ? Si la réalité historique devient maintenant concurrencée par Wikipédia, là où en venait Jon dans son article, et donc falsifiable à loisir (ce qui n’est pas sans évoquer 1984, dans lequel les actes de naissance, l’actualité et les archives sont constamment modifiés), notre histoire, nos existences individuelles deviennent aussi instables que du sable coulant dans nos mains (il serait curieux de savoir s’il existe deux grains de sable identiques). Et par conséquent nos actions n’auraient plus aucun sens, si ce n’est celui dicté par notre propre morale et l’inflexion que nous voulons leur donner. Poussière indétectable perdue dans l’infini d’Internet.
Voilà qui donne l’impression d’être dans un sablier avant de redevenir poussière.

Prémices teintés de mauvaise foi, par ailleurs: il y a toujours, un discours

L’âge de la Fiction Universelle

Par: Jon

« Est-ce que le vrai Dr Hans Conrad Julius Reiter a fait croire à sa mort, a changé son nom, et est devenu romancier en Amérique du Sud sous le pseudonyme de J.M.G. Arcimboldi, ou est-ce que les fans de Bolaño ont piraté le wikipédia espagnol? »

Aujourd’hui, en cherchant une photo de Roberto Bolaño pour la (somptueuse) bannière de ce blog, je suis tombé sur un article très intéressant traitant de 2666 de Bolaño (son opus magnum), de la banalité du mal, de Hannad Arendt, et de Hans Reiter. Reiter est un des personnages de 2666 et j’ai appris dans cet article que ce personnage d’écrivain obsédé par la natation sous-marine et la botanique (qui dans le roman publie sous le nom de plume Benno Von Archimboldi) a le même nom qu’un criminel de guerre nazi – ironie bolanienne typique. La référence au peintre maniériste italien Arcimboldo est récurrente chez Bolaño: on se souvient que dans Les détectives sauvages, autre grand ouvrage de l’auteur de 2666, il est fait mention d’un certain J.M.G. Arcimboldi – modelé sur notre Prix Nobel national J.M.G. Le Clézio.

Ce qui m’a le plus surpris est cette phrase en fin d’article: les fans de l’auteur chilien ont-ils piraté le wikipédia espagnol afin de faire correspondre la fiction et la réalité? J’ai lu les pages wikipédia française et anglaise de Hans Reiter (le vrai), et aucune ne fait mention d’un passage en Amérique du Sud. Il faut donc en conclure à un canular (très bolanien, pour le coup) – ou bien à autre chose?

Il est possible que nous soyons arrivés à un âge où la mémoire de l’humanité est stockée non plus dans les livres, mais sur Internet, dans des encyclopédies en ligne comme Wikipédia; or, Internet change constamment. Si l’Histoire est faite par la mémoire, qu’adviendra-t-il si on change la mémoire? Certains internautes croient déjà que Hans Reiter a véritablement changé d’identité et est mort en Argentine sous le pseudonyme de J.M.G. Arcimboldi.

Nous voyons peut-être l’avènement de l’âge de la Fiction Universelle, dans laquelle on adaptera la mémoire et l’Histoire en fonction de nos envies?