Histoire de Benz

Le premier pilote automobile était une femme. Voilà, c’est dit. Bertha Benz, la femme de Carl Benz, ingénieur automobile, fut la première à croire en l’invention de son mari et à parcourir une grande distance sur un véhicule  motorisé.

Au-delà de l’anecdote, c’est l’image du départ de Bertha Benz qui m’a interpellé. Lorsque l’on regarde attentivement ce cliché, on a l’impression que ce n’est pas la « réalité » mais une scène de film, comme si des acteurs rejouaient ce moment historique (dans l’histoire de l’automobile). Le petit sourire de Bertha et son regard en coin, l’air amusé du jeune homme qui est à l’avant, jusqu’au « décor » qui semble être en carton-pâte… Et pourtant cette photo est véritable.

Jusqu’à quel point la révolution fictionnelle que le cinéma a apporté a-t-elle modifié notre façon d’appréhender la « réalité » (« réalité », mot qui doit toujours être mis entre guillemets, selon Nabokov)? Juge-t-on aujourd’hui le réel à l’aune du fictionnel? Est-ce encore un symptôme de l’Age de la Fiction Universelle? Et surtout, que gagnons-nous et que perdons-nous à cela?

Divagations sud-américaines

Par: Jules

« Toi, qui me lis, es-tu sûr de comprendre ma langue ? »

La lecture du billet de Jon, inévitablement bolanien devant l’éternel -note: lire un Bolano avant la fin de l’année- m’a fait repenser, dans sa conclusion quelque peu pessimiste, à une nouvelle dont la lecture a transformé ma vision du monde: « la bibliothèque de Babel », tiré des Fictions de Jorge Luis Borges. (lecture libre ici ou pour les hispanistes)
Je ne reviens pas sur le récit de cette nouvelle: il est d’ailleurs assez inconsistante et le narrateur borgésien en parle bien mieux que moi. J’en avais d’ailleurs déjà parlé. Ce qui me paraît vertigineux, en revanche, est l’implication que soulèvent les enjeux de ce texte. Et je suis incapable d’ouvrir un livre et d’en parler à peu près convenablement sans que les terribles prémices borgesiens ne me reviennent en tête. Ce livre, que je tiens entre mes mains, toi lecteur qui parcours avec bienveillance les lignes de cet article es-tu entrain de lire Jules et seulement lui, ou ces signes apparemment méticuleusement ordonnés par la syntaxe ne désignent-ils pas complètement autre chose dans un autre idiome disparu ou à venir ?
Peut-on parler d’une imposition du sens ? Si la réalité historique devient maintenant concurrencée par Wikipédia, là où en venait Jon dans son article, et donc falsifiable à loisir (ce qui n’est pas sans évoquer 1984, dans lequel les actes de naissance, l’actualité et les archives sont constamment modifiés), notre histoire, nos existences individuelles deviennent aussi instables que du sable coulant dans nos mains (il serait curieux de savoir s’il existe deux grains de sable identiques). Et par conséquent nos actions n’auraient plus aucun sens, si ce n’est celui dicté par notre propre morale et l’inflexion que nous voulons leur donner. Poussière indétectable perdue dans l’infini d’Internet.
Voilà qui donne l’impression d’être dans un sablier avant de redevenir poussière.

Prémices teintés de mauvaise foi, par ailleurs: il y a toujours, un discours