Hosannah Hosannah, et en route pour la joie

Par: Jules

« L’amour est plus fort que la mort »

Pour ceux qui ne le savent pas, et parce que cette information a son importance pour le billet du jour, je bosse dans un établissement catholique. N’ayant pas eu le courage de m’éloigner de ma région suite à une mutation hasardeuse, j’ai choisi l’enseignement privé pour ne pas avoir à partir de chez moi. Ô combien je le regrette.

Mais enfin.

Donc, il y a quelques jours, et à l’occasion de l’imminence de Pâques, deux sœurs sont venues dans le collège pour accueillir les élèves et rassembler chaque classe pendant une demi-heure. Le hasard des emplois du temps a voulu que j’accompagne trois classes durant cette journée, j’ai donc eu le plaisir d’écouter trois fois les mêmes salades.

« Avez-vous le goût du beau ? Par exemple, Kévin, si tu veux décorer ta chambre, tu prendras ce qui te paraît le plus beau, non ? Ah, tu vois ? Donc tu as le goût du beau. »

Et, sur la même maïeutique, les enfants apprenaient qu’ils avaient le goût du bon, et du bien, et que par conséquent, ils avaient une âme qui leur était propre et indivisible.
Ahem. Mais comme dirait Dex’, « Ilt’s not a crime. »

Là-dessus intervenait la seconde sœur qui leur disait qu’elle n’avait pas attaché sa vie à un cadavre, que tous les gens qu’elle avait connus qui étaient morts sont toujours vivants « dans le cœur de Jésus », y compris sa mère « qui est partie quand j’avais quatre jours. Et vous savez, ça laisse un grand vide dans sa vie, de perdre sa maman quand on a quatre jours. Ca fait comme un grand trou [C’est le cas de le dire] mais j’ai soixante-six ans maintenant et je suis heureuse, donc je vous l’assure, mes enfants, l’amour est plus fort que la mort ». Il reste que dans ma classe de cinquième, dont je suis prof principal et avec laquelle je suis comme une mère juive (même s’il ne fait pas très bon être mère juive dans le sud de la France ces dernières semaines), et qu’en entendant cet édifiant et réconfortant discours j’ai vu Jean-Damien fondre en chaudes larmes, puis Marie deux minutes après, suivis d’Hélène, de Madeleine, et enfin de Sarah, ça m’a fait bizarre, comme l’impression que quelque chose était pourri dans le royaume de Dieu. Et je suis reparti avec mes élèves et mes kleenex, en me demandant vraiment si tout cela était bien pertinent. Vivre un décès, si je puis dire, est quelque chose d’atroce pour nous adultes qui avons une perception plus précise de ce que nous ressentons, qui savons davantage placer des mots sur des douleurs, rationaliser l’amertume que de tels événements nous laissent. Et il faut un certain recul pour traverser ces épreuves. C’est pas anodin, quoi.

Je n’ose pas imaginer ce que cela doit être quand on est gosse et qu’on n’a pas encore tous les moyens pour exprimer ce déchirement intérieur. Et je me demande l’intérêt qu’il y a à dire à ces enfants, car même en cinquième on est pas encore des ados, on est des gros bébés, de telles choses qui sont dictées, je le crois, par une foi sincère mais qui nécessitent trop de choses pour être entendues. Je comprenais ce que cette sœur voulait dire, je la rejoins par des chemins détournés. Oui, la vie est plus forte que la mort, elle triomphe de tout et jaillit partout. Mais demander à des gamins qui ont perdu, qui une mamy, qui un voisin ou un papa (je me rappelle de la rédaction d’une de ces gamines, qui me parlait de son papa décédé quand elle avait huit ans), de ne plus pleurer le décès et de se réjouir de ce que ces gens soient vivants dans le cœur de Jésus, ça me paraît maladroit, presque dangereux. Comme me l’a dit Elle quand je lui en ai parlé, « ils sont à point, là, y a plus qu’à les cueillir ». Et elle n’avait pas tout à fait tort.

Alors c’est bien de critiquer, mais que proposer ? Je ne saurais pas, du haut de mes ridicules trente années de vie, bien parler de la mort, tout court, et encore plus avec un enfant. Il ne serait pas en mesure, je crois, de comprendre la foi qu’il m’a fallu plusieurs années et quelques épreuves, et beaucoup de lectures, à acquérir, et qui est d’ailleurs en perpétuelle remise en question. J’aurais envie de lui dire de pleurer tout ce qu’il y a à pleurer, de vider son chagrin comme une urne tout en sachant que cette urne est un tonneau des Danaïdes, et surtout de continuer à vivre. De faire semblant au début, heure après heure, puis jour après jour, semaine après semaine ; et de lui promettre que le chagrin s’estompe, qu’il change, qu’il s’adoucit jusqu’à devenir une force, une valeur sur laquelle on peut compter. Une personne disparue ne l’est jamais vraiment tant qu’on ne l’oublie pas. Mais ne nions pas ce chagrin et tous les sentiments mauvais qui accompagnent un deuil, ne pas dire à un gosse qu’il faut presque se réjouir de ce qui est arrivé à sa mamy « qui n’est pas morte et qui l’attend. » Cela est incompréhensible pour un enfant, et les discours sont dangereux quand on ne les comprend pas.

Un reflet dérangeant

Par: Jon

 

Réaction à l’article de Jules, Surveiller et punir

 

« On a touché à deux points névralgiques: l’armée et les enfants, autrement dit deux catégories de personnes innocentes. »

J’ai été très surpris en lisant cette phrase dans l’article de mon collègue de blog (mon bloglègue? Co-bloggeur?) et ami, Jules. Vu la gravité du sujet abordé, on pourrait croire que je pinaille sur un point de détail, mais après tout, je suis inactuel; et le Diable est dans les détails.

Inactuel, car, mis à part la référence nietzschéenne du nom de ce blog, j’avoue très facilement et sans honte ne pas (ou bien peu) écouter les informations. Je trouve que l’information cède le plus souvent le pas à la recherche du scoop à tout prix, de la polémique facile et appauvrissante intellectuellement, et qu’ultimement les médias participent à un abêtissement général de la population. Mais tout ceci n’est que lieux communs, choses typiques de l’âge de la Fiction Universelle.

Les médias aiment les grandes histoires, pleines de bruit et de fureur, racontées par des idiots. Je préfère me consacrer à l’étude des détails, qui sont généralement autrement plus significatifs. C’est pourquoi je ne parlerai pas de ce fait divers, mais du choix de Jules du mot innocent pour qualifier les enfants et l’armée.

Cette phrase révèle deux représentations de l’innocence, l’une classique, l’autre pour le moins surprenante. La classique est la vision de l’enfance comme état d’innocence – alors qu’en fait, nous savons, nous éducateurs, que les enfants sont tout sauf innocents.

Mais peut-on considérer l’armée comme « une catégorie de personnes innocentes », sous prétexte qu’ils donnent leur vie à la nation ? Ils savent quand même ce qu’ils font, non ? L’armée est tout sauf innocente, elle est même nocente, si l’on puit dire : in-nocere signifie en latin « ne pas blesser ». Les innocents sont ceux qui ne peuvent pas blesser autrui. L’armée en a fait son travail, un travail dont on ne doit pas parler quand on fait partie de la Grande Muette.

Je ne pense pas que ce fait divers, aussi terrible soit-il, ait soulevé les foules parce que des militaires ont été tués. C’est parce que des enfants ont été tués, bien sûr, des enfants juifs, pour de sinistres raisons antisémites, par un imbécile taré. Je n’aime pas croire que c’est seulement parce qu’ils sont « innocents » que leur mort révolte autant, mais aussi parce qu’ils ont été fauchés par une violence à la fois froide et calculée, aveugle et démente. Qu’ils ne sont plus de ce monde sans avoir pu faire valoir leur potentiel.

Parce qu’ils sont morts en raison de leur appartenance à une religion spécifique.

Parce que ce crime est aussi un aboutissement : celui d’une haine des juifs qui existe en France aujourd’hui.

Parce que ce crime est un miroir qui nous est tendu, et que nous n’aimons pas le reflet qu’il nous rejette.