Iconoclasmes

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« Produit toxique – Relents racistes – Peut nuire à la santé mentale »

C’est sur ces deux albums de Tintin, datant respectivement de 1931 et de 1941, qu’a été collé lundi cet autocollant portant la mention « toxique » et ces inscriptions pour le moins peu flatteuses.
On croit rêver. Hergé deviendrait ainsi un relais et témoin du racisme belge du début du vingtième siècle, un peu à son corps défendant à en croire ce papier du Figaro qui retrace plus précisément la genèse de Tintin au Congo, bande dessinée à prendre, il est vrai, au second degré.
J’ai eu la chance d’avoir la plupart des Tintins dans ma chambre de gosse. Avec les Astérix et les Gaston Lagaffe. Ces œuvres constituent un de mes socles ; et l’un de mes premiers vertiges métaphysiques provient, je m’en souviens alors que je devais être tout gosse, de la lecture d’On a marché sur la Lune, dont on néglige souvent la portée tragique et existentielle. (ce faisant, je sais que j’offre à mon gros bâtard de coblogueur une occasion de se foutre de moi pendant quelques années, mais tant pis)

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Alors certes.
Certes, ce n’est pas du Bernanos.
Certes, Tintin au Congo est une œuvre complètement intenable dans une France cosmopolite de 2014, une œuvre qui joue sur les clichés les plus racistes qui soient.
Néanmoins, cet album, loin d’être le meilleur, mérite t-il d’entacher toute la série?Ne faut-il voir en Hergé qu’un vulgaire auteur raciste et antisémite ?

Je ne le crois pas. Nous ne le croyons pas. Car la Belgique de 1931 n’est pas la France de 2014, où on se permet à la fois de tout railler et de tout porter aux nues. Ce racisme latent est perçu comme tel maintenant, mais il n’était à ce moment que le relais d’une idéologie méprisante et colonialiste hélas en vigueur. Appliquer cet imaginaire-là à cette société-ci, nécessairement, pose problème. Il ne s’agit pas de nier le caractère raciste de l’album, mais de le resituer de nos jours. Et non, ça ne tient pas la route, à moins de basculer dans une chasse aux sorcières stérile dans laquelle tout le monde trouverait de quoi être « choqué. »
Car finalement, c’est quoi, le racisme ? C’est le Larousse qui nous apprend qu’il est une « Idéologie fondée sur la croyance qu’il existe une hiérarchie entre les groupes humains, le « races » ; comportement inspiré par cette idéologie », ou encore une « Attitude d’hostilité systématique à l’égard d’une catégorie déterminée de personnes ». Dans un univers aussi bigarré et cosmopolite que celui de Tintin (peu de héros de BD, au final, voyagent autant que lui!), peut-on parler d’hostilité « systématique » envers les noirs ? Peut-on parler d’ « idéologie » ?

Il y a là un bon sens à ne pas perdre : juger cet album franchement limite, je l’entends. De là à saccager ces albums et à s’offusquer de la violence de ses attaques, faut quand même pas déconner.

Alors, hip hip hip…

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Le retour du roi

Par: Jules

« Avec dix-huit heures de service, les enseignants, et je peux le comprendre, bloquent l’ensemble de leurs heures sur deux jours. Et quand les enfants sortent de classe, il n’y a plus un adulte dans nos collèges et lycées » – Nicolas Sarkozy, à Bordeaux, le 28 novembre dernier.

Sarkozy_1535097cJe ne prendrai même pas le temps et la peine de montrer que cette affirmation est fausse. D’autres l’ont déjà fait d’une part, et surtout je n’ai pas envie d’entrer dans ce jeu de démonstrations.
En revanche, je constate que Nicolas Sarkozy est de retour. Si si, depuis plusieurs mois déjà il revient hanter ce qu’on appelle, curieusement d’ailleurs, le paysage politique français. Pour notre plus grand plaisir.
Qu’on le veuille ou non, il a quelque chose de fascinant ce type. Un je-ne-sais-quoi qui me convainc, pour ma plus grande tristesse, qu’il sera notre futur président.

Avec sa rhétorique fumeuse et ses grandes affirmations du genre de celles relevées ici, il incarne l’esprit d’une certaine France. Une France revancharde à courte vue, usée par ce qu’elle perçoit comme des frustrations, des agressions à l’identité nationale, terme dont on se demande d’ailleurs si le plus inquiétant serait ce qu’il implique ou son entrée aussi facile dans notre langue. Une France vieillissante et aigrie qui rejette tout sur l’Autre : les immigrés, les Noirs, les homos (de tous poils, bien sûr, un homo reste un homo, il ne s’agirait pas non plus de les distinguer quand même!), les Roms, les chômeurs, les profs, les socialistes… C’est leur faute, la faute à tous ces gens qui ne travaillent pas et qui profitent du système. Ces fumistes. Discours simples, finalement, reprenant de bonnes vieilles rengaines qui continuent de marcher.

Mélangeant toutes ces notions, tous ces lieux communs éculés et stériles, les discours de Nicolas Sarkozy laissent en bouche un parfum d’injustice avec lequel il serait temps de rompre. Un arrière-goût de ras-le bol contre ceux qui ne méritent pas les avantages dont ils jouissent à nos dépens. Et de cela, il y en a marre. En voilà un, d’homme politique, qui propose de pérenniser les bonnes vieilles valeurs, donc les vraies valeurs qui ont construit notre douce France : la famille avec un papa et une maman unis et amoureux ; le travail, si possible difficile mais pas trop, chronophage mais pas trop ; la jolie maison de banlieue achetée à crédit et laborieusement rénovée les dimanches entre deux bières. C’est pas si difficile, d’être heureux sous Nicolas Sarkozy.
Car le personnage éveille une certaine sympathie rassurante. Nous serions nombreux à aimer être Nicolas Sarkozy, à faire ce qu’il a osé faire: troquer une femme acariâtre contre un mannequin, faire ami-ami avec les plus grandes puissances mondiales, passer de continent en continent se faire rémunérer des fortunes pour des conférences bidon, avoir le culot de glisser subrepticement dans sa poche le stylo à 15 000 euros avec lequel on vient de signer un gros contrat, avoir une aussi bonne santé à 59 ans, cette maîtrise du discours qui réussit à noyer n’importe quel poisson, partir en vacances sur le yacht privé de son pote milliardaire le lendemain de son élection… Être un beauf, quoi. On aimerait tous, quelque part, avoir le culot d’être un bon gros beauf durant une certaine pièce de temps. Irrespectueux, méprisant, de mauvaise foi, désagréable, hautain. Qui n’a jamais rêvé d’être cet homme-là ?
Or nous avons été, nous sommes sur le point d’être à nouveau dirigés par ce type. Il y a quelque chose de monarchique dans ses discours, dans sa manière d’être. Peu importent les casseroles qui lui collent au cul, on les lui pardonnera puisque c’est notre bon vieux Nicolas. Et il faut être ouvert et tolérant envers les faiblesses humaines de notre souverain, même s’il incarne tout ce que nous pourrions réprouver. Vive le roi.

Vous l’aurez compris. Ce blog est un blog de gauche. Blogauchiste. Mais il ne s’agit pas tant, ici, de faire de l’antisarkozysme que d’entrevoir un état des lieux de la France grâce au révélateur sarkozyste. Comme la photo qui apparaît doucement quand on la plonge dans le révélateur: les côtés les plus sombres se profilent d’abord.

L’esprit des Lois

Par: Jules

« TAUBIRA démission !!! La peur doit changer de camp ! Manifestons pour ce bijoutier histoire de montrer à ce gouvernement que nous ne sommes pas des pigeons !!! Et partageons cette page pour qu’elle atteigne les 10 millions aussi rapidement qu’elle a atteint le million !!! »

Ces mots ont été écrits « il y a environ dix heures » et ont été approuvés, à l’heure où j’écris, par 1365 personnes. 136 personnes par heure, plus d’une personne toutes les trente secondes quand même.
Tout le monde l’aura compris, j’ai tiré cette citation de la page Facebook consacrée au soutien apporté au bijoutier qui a, cette semaine, abattu l’un des cambrioleurs de sa bijouterie qui avait pris la fuite avec son pote à bord d’un Tmax (d’ailleurs, si le directeur publicitaire de Yamaha veut quelques suggestions amusantes et osées de slogans pour leur scoot’, nous contacter par mp, merci. Contre un FZ1, juste), lequel ne s’est pas arrêté. Etant parti me dorer la pilule en stage d’intégration avec des secondes en Vendée, je n’ai pas du tout suivi cette histoire. Genre la 3G elle passait pas, vous imaginez le cauchemar.

Cheese !

C’est intéressant, cette histoire, en ce qu’elle stigmatise plein de trucs et mêle plein de niveaux d’analyse. Elle tombe pile poil, en tout cas, après l’affaire de Marseille. Certains disent que c’est bien fait pour ce sale voleur récidiviste qui n’a que ce qu’il mérite et qu’il fallait y réfléchir avant de faire chier un honnête travailleur. D’autres pensent qu’une balle pour une poignée de bijoux c’est quand même cher payé. Enfin, la démocratie étant faite pour assurer la cohésion de millions de gens vivant sur le même territoire, il y en a qui trouvent qu’il fallait laisser faire la loi et ne pas se rendre justice soi-même. Je suis de ceux-là, mais peu importe.
Mais quand même, cette histoire dans tous les clichés qu’elle véhicule fait péter des verrous pour basculer dans une sorte de soif de vengeance contre l’Injuste. Un sentiment d’injustice est en train de sourdre, qui n’attend qu’un fait divers pour exploser. Les puissants sont toujours aussi puissants, la violence est encore là, les impôts sont de plus en plus lourds… Il y a quelque chose de délétère à vivre en France ces derniers mois, qui relève de mutations bien plus profondes qu’une histoire droite/gauche de politique inefficace. A quoi nous attendions-nous, d’ailleurs ?
La violence, je crois, est inscrite en chacun de nous. Touche mon gosse et aussi enseignant en littérature française que je puisse être, je te crève à mains nues, au sens propre. Je te crève. Ce serait plus très propre, pour le coup. Mais enfin. La violence est là, c’est quasi biologique et il faut faire avec, en faire quelque chose de productif. Les lois sont là pour nous protéger les uns les autres des déferlements de violence, et c’est tant mieux aussi. Mais le monde est tel qu’on ne se parle plus. Plus du tout, je veux dire. Nous sommes des cases, des statuts, des commentaires. Polissés, tous les mêmes, avec des discours creux, des conversations vides qui masquent ce côté sombre. Etre tranché, ça ne se fait pas. Klaxonner, être en colère, dire merde, surtout pas. C’est mal, il y a d’autres façons de faire, de s’exprimer. Le reste n’est que de la physique. A force, ça explose, le moindre petit trou dans un compartiment étanche provoque une fuite. On en a là une triste illustration.

Bien sûr, ce que je raconte est réducteur, sujet à discussion. Entre toucher au gosse d’autrui et lui piller sa bijouterie, il y a une différence, oui. Je n’excuse pas, je n’approuve pas ce qu’a fait cet homme. Je constate juste que l’on quitte le terrain du rationnel pour glisser vers celui de la colère dès qu’une occasion se présente. Une violence tellement bannie et comprimée au quotidien qu’elle explose au moindre fait divers dans des actes et des paroles comme celles qui ont généré ce billet. J’ai l’impression qu’on se mord la queue: plus nous sommes civilisés, plus nous redevenons animaux dès que nous en avons l’occasion.

Une certaine rhétorique végétarienne entre considérations fumeuses et culpabilisation

par Jon

Il n’est pas éthique de tuer des animaux pour produire de la viande. Les animaux veulent vivre, nous ne pouvons les priver de vie et de liberté pour un produit dont nous n’avons même pas besoin.

Ce petit texte est un extrait d’une bande-dessinée pro-végétarienne postée par un ami sur Facebook.

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Autant être clair tout de suite: je ne suis pas contre le végétarisme, ou même le véganisme, et d’ailleurs toute position allant dans ce sens est idiote: les gens ont le droit de faire ce qu’ils ont envie de faire, et de manger ce qu’ils ont envie de manger. Point.

De plus, l’argument « Hitler était végétarien » est une stupidité aussi crasse que fausse. C’est un faux argument d’autorité (ou plutôt un anti-argument) qui révèle plus le QI de la personne qui parle qu’autre chose. C’est un exemple de plus de la reductio ad hitlerum inventée par le Dr Strauss (plus récemment on parlerait de ‘Point Godwin’): en conclusion c’est l’argument d’une rhétorique fumeuse.

Je ne suis pas végétarien. Je suis donc un des ces méchants ‘carnistes’ (j’ai appris le mot aujourd’hui dans cette BD justement) qui mangent des cadavres d’animaux, et s’en délectent!

Ce qui m’a dérangé dans cette BD, ce sont plusieurs conceptions idéologiques admises comme étant vraies et évidentes par l’auteur de la BD, mais dont nous n’avons aucune preuve.

Trois exemples de rhétorique absconse

Les animaux veulent vivre

Je ne sais pas. Aucun animal ne m’a dit: « Je veux vivre. » Cette phrase pose comme étant vrai l’axiome (complexe): « Les animaux ont une conscience, ils ont conscience de vivre, ils aiment leur vie, ils veulent continuer à vivre leur vie. » Ils ont certainement conscience de quelque chose (ils font partie du monde et interagissent avec lui, avec nous, ils ont conscience de la douleur, d’un certain degré de plaisir), mais veulent-ils vivre? Ont-ils la volonté de vivre?

Un produit dont nous n’avons même pas besoin

Oui on peut trouver d’autres sources de protéines ailleurs que dans la viande, mais le plaisir dans tout ça? Celui de manger une bonne viande? Les végétariens/ vegans qui me lisent doivent avoir des sueurs froides en ce moment, mais oui, j’apprécie le fait de manger une bonne entrecôte (sauce roquefort). Les pro-animaux oublient peut-être facilement que l’Homme est lui-même un animal, et que les animaux se mangent entre eux. Je ne suis pas sûr que l’antilope déchiquetée sous les crocs de la lionne ne souffre pas. Va-t-on interdire aux lions de chasser les antilopes?

Il n’est pas éthique de tuer des animaux pour produire de la viande

Jusqu’à preuve du contraire, il n’y a pas d’autres moyens. De plus, nous venons de voir que l’Homme est aussi un animal, et que les animaux se mangent entre eux. En quoi n’est-ce pas éthique de tuer des animaux pour les manger? Parce que nous leur sommes supérieurs? On peut bien sûr s’interroger sur les façons d’abattre les animaux, etc. Mais c’est un autre débat.

Je suis le méchant de l’histoire (pense le carniste)

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Avant de sortir l’argument hitlérien, le carniste (vous noterez au passage la finesse de la caricature: tous les carnistes sont des cons) se rend compte qu’il serait Le Méchant de l’Histoire.

Petit cours de mauvaise foi: vous voulez avoir toujours raison? Inculquez chez l’autre (celui qui aura tort) la culpabilité de penser autrement que vous. Pour cela, recourrez à un procédé en vogue depuis la naissance de l’humanité: l’argument des Bons contre les Méchants. It never gets old! L’Axe du Bien: le végétarisme. L’Axe du Mal: les carnistes. Notez au passage l’inversion de la rhétorique fumeuse décrite en début d’article: la reduction ad hitlerum se retrouve ici en filigrane, mais dans sa version light: « Je fais partie des bons, des Justes, de ceux qui ne tuent pas. Toi, tu es le mauvais, le salopard qui mange des perdrix et des saumons, et qui en plus en tire du plaisir. Nazi! »

Et si on arrêtait ces discussions à la noix? Et si on acceptait le régime de chacun? Et si les ‘carnistes’ ne faisaient plus de commentaires déplacés sur le régime des végétariens/ vegans (si ça arrive souvent, j’en doute)? Et si les végétariens laissaient les carnistes manger de la viande?

Du spotting

Par: Jules

« Vous connaissez le principe de spotted qui fait fureur dans les universités? Mettons le au goût de BIIIP !
une belle brune en salle de perm? un séduisant blond au CDI ce matin? une morue à l’odeur fétide dans les couloirs…« 

Le dernier message des Inactuelles date d’il y a deux mois et demi. Quelle tristesse de se dire que ce projet lancé il y a près d’un an et qui nous paraissait si prometteur est doucement en train de partir à la dérive des pages oubliées, des projets qui ne se concrétisent pas, à vau-l’eau quoi. C’est dommage, et même si plein de raisons peuvent expliquer rationnellement ce laisser-aller, il faut se rendre à l’évidence: si on ne l’alimente pas, tout cela est un échec.
Cependant, le principe d’un blog, et je crois que mon cofondateur ne me contredira pas, est de permettre la libre expression de chacun. Cela me permet donc de renouveler les appels à contribution: vos participations aux Inactuelles sont les bienvenues. Il suffit de nous les envoyer, nous les publierons du moment qu’elles respectent notre ligne éditoriale: une citation et un développement de cette citation.
Bon, la pub c’est fait; l’auto-congratulation aussi; il s’agit maintenant de trouver un truc qui frappe fort. C’est un apéro dînatoire hier soir qui a amené, de bière en guitare, le débat sur une mode qui a un succès croissant dans les collèges/lycées et dont je n’avais jamais entendu parler, et qui ne semble pas avoir de nom. Baptisons-le le « Spotting », mode sur les réseaux sociaux qui consiste à créer un espace d’expression libre et anonyme où tout un chacun, du moment qu’il est inscrit sur Facebook, peut venir écrire ce que bon lui semble. La citation choisie aujourd’hui est, pour exemple, la page d’accueil de la page « Spotted » de mon établissement (inutile de scroller, jeune malandrin, j’ai bien entendu BIIIIPé le nom).

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Et donc hier soir, nous avons lu quelques messages de courageux anonymes qui se défoulaient, qui sur un professeur à l’haleine disgracieuse, qui sur une jeune fille dont le décolleté semblait bercer les plus majestueuses rêveries (même si c’était dit en termes plus vigoureux l’idée était là)…
C’est amusant, cette obsession de l’anonymat. La pratique n’est pas nouvelle (voyez par exemple sur le long tapis roulant de la gare Montparnasse des inscriptions anonymes reproduites, ou les gloses diarrhéiques des universitaires sur les murs de Pompéi), et l’affluence technologique dont nous sommes victimes depuis quelques années ne semble que renforcer ce besoin de ne pas se mouiller. Puisque notre vie devient numérique, au point que l’on parle de plus en plus sérieusement de laisser tomber l’apprentissage de l’écriture, ce que nous faisons devient de plus en plus contrôlé, susceptible d’être découvert, remonté. La place accordée à l’expression libre et détachée de jugement se réduit comme une peau de chagrin. Tout est catégorisé. Le récent phénomène des Anonymous en est un exemple entré dans l’esprit de tout le monde. Le mythe du justicier masqué a décidément la vie dure.
Difficile, de plus en plus difficile de faire péter les verrous, d’ouvrir et de publier toutes ces choses inacceptables, irrationnelles, la part de hasard et de folie que nous avons tous et qui doit être vissée bon gré mal gré. Déclarer son amour à la belle brune qu’on croise tous les matins dans les couloirs du lycée, c’est pas simple quand on est petit, moche et boutonneux. De mon temps d’il n’y a pas si longtemps, les lettres fonctionnaient encore pas mal. Mots dans le casier, dans le cartable, dans l’agenda… Maintenant on lâche tout ça sur Facebook, avec plus ou moins de virtuosité, plus ou moins de poésie, plus ou moins de dérision. Tout cela forme un contenu divers, curieusement bigarré où les amours adolescentes se déploient comme elles peuvent, toujours maladroitement mais avec une sincérité que nous avons perdue, nous vieux cons qui nous permettons de les juger du haut de notre expérience frustrée. Ce qui est rassurant, c’est que l’Ecriture a encore de beaux jours devant elle, et que ces gamins qui nous paraissent si « incompétents » le sont moins qu’on ne voudrait bien le croire.
Je ne sais pas s’il faut moraliser ce phénomène, s’il faut se formaliser de tout ce ramassis de paroles non assumées. L’homme, je crois, a besoin de ces espaces sur lesquels peuvent être défoulées toutes ses pensées, les plus injustes et éloignées de la vérité, de ce qui peut être dit, de ce qui est juste. Nous sommes des injustes en puissance, des salopards compressés réduits à quelques besoins primaires. Tout cela n’est qu’une gigantesque machine sous pression. Si elle ne s’évacue pas, le tout finit par sauter. Et ne nous trompons pas sur ce phénomène consistant à écrire en public, cette monstration n’est pas seulement de la provocation, elle est une variation sur le thème du journal. Ne sachant pas qui je suis, tu ne pourras pas me reprocher de mal te juger, d’être injuste ou méchant. Par conséquent je peux dire ce que j’ai envie de dire comme si je ne parlais qu’à moi-même. Si tu me découvres, je me sentirais violé, donc ne viens pas chercher qui je suis, cela n’a pas d’importance. Ecrire sur un journal avec la certitude de ne pas être lu ou publier sur un réseau social avec l’assurance de son anonymat, cela revient au même, je crois. L’important est juste de ne pas faire le lien entre le texte et son auteur, ou de brouiller les codes habituels de la communication, les revêtir d’un voile à plusieurs teintes.
Converser avec soi-même en faisant semblant de parler aux autres, n’est-ce pas une définition de la littérature ?

Nabokov : « médiocre et maniéré » selon Houellebecq

Par: Jon

« Moi non plus je n’avais jamais supporté ce pseudo-poète médiocre et maniéré, ce malhabile imitateur de Joyce qui n’avait même pas eu la chance de disposer de l’élan qui, chez l’Irlandais insane, permet parfois de passer sur l’accumulation de lourdeurs. Une pâte feuilletée ratée, voilà à quoi m’avait toujours fait penser le style de Nabokov. »

Michel Houellebecq, La Possibilité d’une île, p.32.

Voici l’opinion du narrateur de La Possibilité d’un île de Michel Houellebecq sur Nabokov, qui serait donc houellebecq (sipa)un « pseudo-poète médiocre et maniéré ».

En lisant cette sentence définitive sur le grand auteur russe, écrivant en américain, j’ai eu l’envie de réagir sur ce blog. Démonter le style houellebecquien, ou plutôt l’absence de style ; rappeler que s’il parle de lourdeurs chez Nabokov, c’est quand même Houellebecq qui remporte la coupe ‘Poids-lourd’ stylistique (cf. la phrase citée en exemple : « qui n’avait même pas eu la chance de disposer de l’élan »… disposer de l’élan ? Quelle horreur) ; que jamais aucun livre de Houellebecq (ou son œuvre complète) n’arrivera à la hauteur, à la pureté de phrase d’un quelconque extrait de Lolita ou de Ada, ou l’ardeur.

Puis, je me suis dit que c’était beaucoup d’efforts pour pas grand-chose. Je me suis souvenu d’une phrase de Sabato, qui dit en substance qu’il faut beaucoup de hauteur d’âme et d’humilité pour pouvoir admirer (et donc mettre son ego de côté). J’ai enfin pensé que la preuve ultime viendrait des textes, et pas de mes arguments.

Lisez Houellebecq.

Puis lisez Nabokov.

Et comparez : qui est médiocre ? Nabokov, vraiment ?

Le bonheur, c’est un flingue tiède

Par; Jules

« Happiness is a warm gun »

J’ai pas mal hésité quant à la place à accorder à cet article. Dans la mesure où il m’est personnel, il aurait mieux été sur mon blog. Mais puisqu’il fait référence à une citation que les moins de cinquante ans comprendront, j’aime autant le mettre ici.

Happiness_Is_A_Warm_Gun_by_SpaceBarAttackComme dirait Jon (qui semble oublier qu’on a ouvert ce blog à deux il y a bientôt de ça un an !), « on s’en fout ».
Tous les matins, j’ai près de trois quarts d’heure de voiture pour aller au boulot, tout seul. Parce que l’an dernier je faisais un trajet similaire 1/ Au soleil, et 2/ avec mes collègues chéries, d’où de nombreuses rigolades, engueulades, marrades, trucs en -ades. Là je suis seul, du coup je réécoute mes vieux disques. Dont l’un des cinq albums de l’île déserte: l’album blanc des Beatles, un album inquiétant et expérimental, dont le premier CD a pour huitième piste cette chanson géniale.
Géniale à plus d’un titre. J’y suis venu par une autre chanson, l’une de mes préférées d’un autre album de l’île déserte: « Paranoïd Android », de  Radiohead, dont Thom Yorke disait qu’il s’en était inspiré. En effet: trois chansons en une, aussi simplement que ça. Je reparlerai probablement ailleurs de ce qu’a fait Radiohead de ce procédé, pour le moment c’est cette formule, « happiness is a warm gun » qui a fait ritournelle dans ma tête toute la journée. Non que j’aie, au contraire, une fascination pour les armes, tout cela n’est qu’une impression. La lourdeur, le poids d’une arme dans la main, la tiédeur, l’aura d’un pistolet (que ce mot est laid, qu’il sent son duel du XIXème siècle) qui vient de servir. Cette formule est hallucinante de vérité. Un flingue dont on vient de se servir, c’est une pulsion qui vient d’être évacuée, une irrépressible envie de buter celui qui est en face de moi. Et ce matin, dans les embouteillages de Fleury, cet après-midi quand mes sixièmes se comportaient comme des veaux, oh, oui, happiness would have been a warm gun. Bang, bang, shoot, shoot, comme disent les chœurs de la chanson. On est pas loin de la régularité de l’octosyllabe pour une formule que le français gâcherait. Le bonheur, c’est un flingue chaud. Dieu que c’est laid.
La plus polissée des bondieuses coincées le dira aussi dans un « punaise ! » paroxystique contre une imprimante récalcitrante. Donnez une arme à cette catho BCBG, elle en ferait de la charpie, de cette HP défaillante. Combien vous et moi l’entendons chaque jour en filigrane. Et nous nous comprimons tous d’une manière ou d’une autre. Mal de dos, migraines, maux de gorges… On garde ça pour nous, parce qu’après tout, c’est pas grave. Et ça use, et ça use. On trouve plein de bonnes raisons pour contourner ce « Mais TA GUEULE maintenant » que l’on garde dans la gorge jusqu’à l’angine.
Bien évidemment, n’allez pas sortir la pétoire de Pépé pour tout exploser chez vous, heureusement. Il faut trouver un dérivatif. Pour moi, c’est le piano ou l’écriture. Happiness is a warm pen. C’est sans doute ça, l’art, après tout, un TA GUEULE qu’on varierait, comme Bach a varié les Goldberg. Relisez Proust, par exemple, c’est ça, exactement ça. De la colère, de l’ironie méchante comprimée dans de belles phrases parfaites.

Billet des traînes

Par: Jules

« Bonne année 2013 ! »
« I may be paranoid, but I am not an android », Radiohead, « Paranoid android », OK Computer, 1997
« Time is out of joints », Shakespeare, Hamlet, 1603

gln3ti4xNul besoin ou possibilité de dire de qui est cette phrase intelligente, nous la voyons et l’entendons partout. Sur Internet, au dos de notre paquet de PQ, dans la bouche de la voisine, de nos amis, à la télé, à la radio… Ce soir nous mettrons probablement tous de jolies fringues trop serrées pour aller faire la fête avec des inconnus et nous souhaiter à minuit une excellente année 2013, de la même manière qu’avec les mêmes différents inconnus nous nous étions souhaités une excellente année 2012, et 2011, et ainsi de suite. Passé trois heures, la fatigue et l’alcool aidant, les discussions seront plus nébuleuses, moins cohérentes, les fringues commenceront à se friper et à faire mal aux ventres remplis de toats, les pas de dans à être moins assurés, les regards seront forcément plus fuyants, et les inconnus se sépareront peu après, les plus courageux partageant un ultime café de bonne année. Et le monde continuera de tourner, bon an mal an, une fois ce passage difficile purgé par le foie gras et la débandade. Car c’est un passage difficile, un nouvel an. C’est pas simple de s’apercevoir qu’une année supplémentaire s’inscrit dans le compteur de nos vies, l’instinct de survie réapparait sous une forme assez amusante quand n y pense et si on écoute les gens en discuter. Fêter le nouvel an c’est enterrer l’année précédente en espérant que la prochaine sera encore meilleure. Ou moins pire, c’est selon. C’est l’occasion de constater que l’on grandit, que l’on mûrit, que l’on vieillit, et que l’on se débat contre le temps qui anéantira la fourmilière. Du coup pour montrer cette évolution, on prend des résolutions qui feraient figure de révolutions si elles étaient tenues. D’ailleurs, on serait beaucoup plus chiants, remarquez, si on tenait toutes les résolutions que l’on fait. On serait tous super sportifs, on ne fumerait plus, on ne boirait plus, on ne baiserait que raisonnablement, on serait sérieux au travail et jamais malade… une vie de merde, quoi. Mais le soir du 31 décembre, c’est permis.

C’est permis, parce qu’ailleurs c’est interdit. Il est interdit de tchatcher avec des inconnus, de se péter la gueule jusqu’à des heures indues ou de se baffrer comme des gorets un jour de semaine. Le reste du temps nous sommes happés par l’obsession du raisonnable, du policé, du lisse. Les instincts, les corps, les discours, la nourriture, la pensée, la sexualité… sont des choses que l’on comprime, qu’il faut savoir adapter et modeler en fonction du contexte. Surveiller et punir. Et la sortie de ces normes se traduit par une immédiate mise au ban par le regard d’autrui. On devient chelou, bizarre, spé, étrange. Les réputations se forgent : coureur de jupons, porté sur la bouteille, obsédé, radin, immature, con… Il faut veiller, sans cesse, à être dans le coup, à être normal alors que nous sommes tous différents. La normalité consiste t-elle à avaler le plus de toasts et de mauvais whisky un soir de réveillon tout en montrant son dernier Iphone à qui veut bien le con-templer ? Finalement, être normal c’est savoir être lisse, ou savoir montrer son originalité débordante dans des cadres extrêmement rigoureux. Tout notre monde est fait pour que l’on rentre dans des codes, des cases, des forfaits, des scanners, des abonnements, des grilles. Et plus le temps passe, plus j’ai l’impression d’entendre que ces cages d’antibiotiques sont sur le point d’exploser. Nous sommes dans un monde dans lequel un type armé jusqu’aux dents peut monter sur un scoot et descendre trois gosses dans une maternelle, dans lequel nous fermons les yeux et les caddies remplis de bouffe devant les gens qui n’ont qu’une boite de haricots verts pour fêter le nouvel an, les mêmes gens disposant d’un forfait de portable Free pour être quand même sur Facebook et souhaiter la bonne année à d’autres gens qui mangent…le contenu de leur caddie rempli de foie gras. Le temps passe, le monde devient fou, sort de ses gonds, ce n’est pas une nouveauté, Hamlet le disait déjà. Ca fait des siècles que le monde devient fou, et quelque part c’est rassurant.
Désormais cette folie vient de ce décalage entre la normalité à n’importe quel prix et l’expression de ces instincts qui à force d’être réprimés deviennent des corps hurlants de singularité explosive. Nous fabriquons et côtoyons des bombes humaines. Je suis peut-être paranoïaque à force de regarder, de surveiller l’Autre, mais je ne suis pas cet Autre auquel j’aimerais tant ressembler, je ne suis pas un androïde bourré aux forfaits, aux bienséances modernes, aux maisons blanches et neuves sans mémoire.

C’est bien joli d’en parler, mais qu’y faire ? Ce n’est pas un ridicule billet de blog qui changera quoi que ce soit, je n’en ai ni la prétention ni l’envie. Ce soir je serai comme vous, à fêter le nouvel an avec même un certain plaisir même si je troquerai mes belles fringues contre un jean-t-shirt au bout d’un moment, j’aurai Jon au téléphone qui sera en train de boire de la vodka à Cracovie en matant les Polonaises, on lèvera nos verres ensemble à Nabokov, même à quelques centaines de kilomètres de distance… Nous ferons tous nos gens normaux car la normalité qui précède de peu la paternité consiste à s’éclater. Nous nous éclaterons donc. Mais quelque part la tête sera avec des personnes proches qui ne sont pas bien et qui sentent la roue du temps broyer leur marche, je me demanderai de quoi sera composé le dernier grain de mon propre sablier, si je serai capable de laisser une trace, une infime trace de bonté sur la cire de notre ardoise, si je serai un type bien lorsque moi aussi mes forces commenceront à décliner, lorsque je tousserai de plus en plus et que mes déplacements deviendront difficiles. Est-ce que je créerai ? Ou serai-je stérile ? Deviendrai-je normal par lassitude ou authentique par combat ?

C’est tôt, dans tous les sens du terme, pour répondre à ces questions, aujourd’hui est le premier jour du reste de notre vie, et je ne sais quoi dire pour conclure cette divagation matinale. Mon souhait serait rabelaisien : veillons à être anormaux, à dire aux gens qu’on les aime même si ça ne se fait pas, ne buvons pas pour la photo Facebook qui montrera à quel point nous avons une belle vie en étant bourré, pensons et contactons les amis que nous n’avons jamais le temps de contacter parce que plein de bonnes raisons, choisissons de faire ce que l’on a envie de faire même si ça nous nique un mois de salaire ou si ça la fout mal. Ne soyons plus des porcs.

A l’année prochaine, les amis. Et avant de fermer cette page, écrivez en commentaire quelques mots sur votre anti-résolution de 2013.

Hélas, pauvre Yorick

Par: Jules

Exceptionnellement, et contrairement à notre ligne de conduite dont on se fout, au final, ce ne sera pas d’une citation dont il sera question dans le post d’aujourd’hui, mais d’une image. Samedi, l’ancien cycliste Lance Armstrong a mis sur son compte Twitter une vidéo qui le représente allongé sur un sofa, à contempler ses sept maillots jaunes qui lui ont pourtant été retirés il y a quelques jours par la fédération internationale de cyclisme. S’étant dopé comme un porc durant ses tours de France, il a tout perdu. Mais vraiment tout perdu, le type: ses titres, la reconnaissance de ses sponsors, du monde du sport, des journalistes, des sportifs… tout le monde lui a tourné le dos. J’avais été surpris d’ailleurs par la violence des propos que j’avais entendus à la radio au sujet d’un gars qui finalement doit être arrivé là où il en est par le résultat de toute un engrenage. Elle ne me rappelait rien de moins que ceux qu’on tenait sur Mohammed Merah, sans rire. Il y avait une dimension de bouc émissaire sur lequel Jon ferait toute une logorrhée renégirardienne. Or j’imagine mal (cette petite fouine de) Rafael Nadal ouvrir une fondation pour lutter contre le cancer, par exemple. Lance Armstrong en a fondé une. Peut-être pour se racheter une conscience, mais quand même.

Je la trouve magnifique, cette séquence, car elle veut à la fois tout et rien dire, elle possède ce degré d’interprétation équivoque qu’ont toutes les grandes ouvres d’art. La majorité des gens la voient comme une provocation, une façon de dire « je vous emmerde, j’ai quand même gagné, nananananère, et après tout il me reste encore assez d’argent pour me prélasser dans mon sofa ». « Je suis encore un chêne », diront les lettreux.
Et si finalement, Lance n’avait rien compris ? S’il considérait, ce qu’on est tenté de croire en voyant ce passage, qu’il profite du repos du guerrier après avoir pédalé (c’est le cas de le dire) toute sa vie. Il est au top dans un monde qui l’a lâché et qui maintenant lui crache à la gueule, mais il est au top malgré tout. Ceci n’est pas sans rappeler l’une des plus formidables oeuvres de tous les temps. Quelqu’un de médiocre, au sens étymologique du terme, qui vit sa vie en chevauchant comme dans un rêve alors que cette vie n’est qu’un aride cauchemar.
Réécrivons l’histoire, la littérature est aussi faite pour ça, après tout:  » En un village de la Manche, du nom duquel je ne me veux souvenir, demeurait, il n’y a pas longtemps, un gentilhomme de ceux qui ont lance au râtelier, targe antique, roussin maigre et levrier bon coureur… » Tout cela n’est qu’un rêve, notre vie n’est qu’une chimère. Lance a gagné, Lance a perdu, qu’est-ce que cela importe ? Si pour lui il a gagné après tout ça, alors il a mérité ses maillots. Qu’il les garde, et merci Lance de nous montrer que tout ça c’est du vent.