Histoire de Benz

Le premier pilote automobile était une femme. Voilà, c’est dit. Bertha Benz, la femme de Carl Benz, ingénieur automobile, fut la première à croire en l’invention de son mari et à parcourir une grande distance sur un véhicule  motorisé.

Au-delà de l’anecdote, c’est l’image du départ de Bertha Benz qui m’a interpellé. Lorsque l’on regarde attentivement ce cliché, on a l’impression que ce n’est pas la « réalité » mais une scène de film, comme si des acteurs rejouaient ce moment historique (dans l’histoire de l’automobile). Le petit sourire de Bertha et son regard en coin, l’air amusé du jeune homme qui est à l’avant, jusqu’au « décor » qui semble être en carton-pâte… Et pourtant cette photo est véritable.

Jusqu’à quel point la révolution fictionnelle que le cinéma a apporté a-t-elle modifié notre façon d’appréhender la « réalité » (« réalité », mot qui doit toujours être mis entre guillemets, selon Nabokov)? Juge-t-on aujourd’hui le réel à l’aune du fictionnel? Est-ce encore un symptôme de l’Age de la Fiction Universelle? Et surtout, que gagnons-nous et que perdons-nous à cela?

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Nier la réalité pour mieux la réinventer: un exercice en fraude

Par: Jon

« It is fiction that wants to confuse itself with fact. »

« Les pièces de Shakespeare n’ont pas été écrites par Shakespeare lui-même, mais par quelqu’un qui portait le même nom que lui. » Woody Allen

En faisant quelques recherches sur Shakespeare, je suis tombé sur une critique d’un film de 2011, Anonymous par Roland Emmerich (connu pour son cinéma d’auteur : Godzilla, Independance Day, Universal Soldier…). Le but du film est de prouver que le véritable auteur des pièces du Barde ne serait pas Shakespeare lui-même, mais Edward De Vere, Comte d’Oxford.

L’idée que Shakespeare ne serait l’auteur de ses pièces n’est pas nouvelle : elle date à vrai dire du XIXème siècle (à l’époque on a eu l’idée que Sir Francis Bacon était l’auteur des pièces et sonnets de Shakespeare), puis en 1920 J. Thomas Looney (le bien nommé) fut le premier à émettre l’hypothèse que le comte d’Oxford, Edward de Vere, était derrière l’œuvre du dramaturge de Stratford.

Vieille idée, et idée stupide qui ne tient pas compte des faits historiques : relever toutes les incohérences d’Anonymous a été déjà fait ici et , et je ne compte pas refaire ici la liste de ses incongruités (De Vere est mort en 1604, Shakespeare a continué à écrire jusqu’en 1612… etc.). De plus, l’idéologie des Oxfordiens (c’est-à-dire de ceux qui croient en la théorie de Looney) est profondément réactionnaire, dans le pire sens du terme : la fondation de leur théorie est la suivante : comment le fils d’un gantier aurait-il pu écrire des chefs-d’œuvre ? Ils nient toute possibilité de génie chez une personne provenant d’une classe moyenne ou basse. C’est une vision profondément snob et élitiste de l’être humain.

(Il y a aussi autre chose : personne ne remet jamais en cause l’auteurité (si l’on me permet ce terme) de Ben Jonson, fils de maçon, ou de Christopher Marlowe, fils de cordonnier. Pourtant Jonson fait preuve d’encore plus d’érudition dans ses pièces que Shakespeare… Briser Shakespeare est peut-être une façon pour les Oxfordiens de se rebeller contre la Loi – tuer le père, dirait Freud…)

Là où l’entreprise d’Emmerich devient inquiétante, c’est lorsque Sony Entertainment produit conjointement avec Young Minds Inspired (YMI), une entreprise qui  pour vocation de créer des ‘produits éducatifs’, des cours tout préparés, et distribués gratuitement aux écoles américaines, afin de promouvoir Anonymous comme étant non seulement un film vaguement fondé sur une théorie absurde, mais en fait le récit d’une vérité historique.

Le cahier ‘pédagogique’ est tout sauf innocent : il appelle à s’interroger à chaque page sur le ‘vrai génie de Shakespeare’ (juste à côté des logos de YMI et Sony Pictures), et est clairement orienté pro-Oxfordien…

Je vois ici une nouvelle manifestation de ce que j’appelle l’Age de la Fiction Universelle. Pourquoi s’encombrer de faits historiques alors qu’on peut réécrire à notre guise cette réalité, cette histoire, qui n’est peut-être pas assez romantique pour nous ? L’entreprise Emmerich-Sony-YMI passe un cap, néanmoins : il faut coloniser les esprits non seulement par le cinéma, mais aussi à l’école, en substituant le cursus classique par de nouveaux cours. Cela se fait depuis longtemps dans les classes de SVT aux Etats-Unis, surtout à cause du lobby créationniste qui souhaite faire étudier aux élèves la théorie du intelligent design – et tuer dans l’œuf toute pensée critique.

Voyons-nous arriver une époque où multinationales et lobbies, pour x raisons, essaieront de s’emparer de l’école, et donc des jeunes esprits, en falsifiant la réalité ?

Du hoax littéraire

De: Jules

« Il meurt lentement celui qui ne voyage pas, celui qui ne lit pas, celui qui n’écoute pas de musique, celui qui ne sait pas trouver grâce à ses yeux.

Il meurt lentement celui qui détruit son amour-propre, celui qui ne se laisse jamais aider.

Il meurt lentement celui qui devient esclave de l’habitude, refaisant tous les jours les mêmes chemins, celui qui ne change jamais de repère, ne se risque jamais à changer la couleur de ses vêtements ou qui ne parle jamais à un inconnu.

Il meurt lentement celui qui évite la passion et son tourbillon d’émotions, celles qui redonnent la lumière dans les yeux, et réparent les coeurs blessés.

Il meurt lentement celui qui ne change pas de cap lorsqu’il est malheureux au travail ou en amour, celui qui ne prend pas de risques pour réaliser ses rêves, celui qui, pas une seule fois dans sa vie, n’a fui les conseils sensés.

Vis maintenant !
Risque-toi aujourd’hui !
Agis tout de suite !
Ne te laisse pas mourir lentement !
Ne te prive pas d’être heureux ! »

J’ai trouvé ce matin, sur Facebook et grâce à une amie qui l’y avait déposé, la traduction de ce très beau poème signé Pablo Neruda. Je l’ai trouvé magnifique, malgré une petite charge culcul de bon aloi, et j’ai donc essayé d’en retrouver la trace et par ricochet d’en savoir un peu plus sur cet auteur qui s’était juste contenté de me saouler quand j’avais dû me cogner l’intégralité du Chant général il y a quelques années. J’ai donc découvert après quelques clics que ce texte n’était en fait pas de Pablo Neruda mais un dérivatif de celui d’une brave dame brésilienne nommée Martha Medeiros, et qu’il avait été l’objet, suite à diverses pérégrinations, d’un réinvestissement et d’une attribution factice à l’auteur chilien. Cela dit, l’attribution n’est pas absurde: ces vers auraient très bien pu être de lui, qui redoutait l’arrivée de la grande diffusion technologique et pressentait l’arrivée d’Internet. D’ailleurs, je paierais cher pour savoir ce que la plupart de nos écrivains « classiques » (mot absurde, s’il en est) auraient pensé et fait d’Internet.
Bref, ce billet, qui rouvre d’ailleurs le blog qui semblait en printempation après une longue période de silence n’a pas pour but de dresser l’histoire d’un texte ou d’en faire une explication mais de souligner l’actualité de ce que Jon avait appelé l’Age de la fiction universelle. A l’heure où tout change, et je sais de quoi je parle en ce moment, effectivement, les textes que l’on écrit, ou que l’on écrit pas, changent constamment. On oscille entre besoin d’authenticité, de poser sa marque et son style à l’ancienne; et la malléabilité suprême qui nous fait douillettement entrer dans une case. Ce poème n’est pas de Neruda, non, mais il aurait pu l’être, et finalement tout se comporte comme s’il l’avait été. Je pose mes bagages et mon style quelque part, mais un quelque part qui peut sans cesse céder selon le gré de mes humeurs. Et la part d’originalité, d’identité, devient la part congrue de ce que nous faisons, de ce que nous sommes.
Faut-il s’en plaindre ? Se lamenter ou accuser la crise et Hollande, comme on l’entend partout ? Je ne crois pas, s’il y a une chose à faire, ce serait certainement de s’adapter et de savoir varier sans se perdre.

L’âge de la Fiction Universelle

Par: Jon

« Est-ce que le vrai Dr Hans Conrad Julius Reiter a fait croire à sa mort, a changé son nom, et est devenu romancier en Amérique du Sud sous le pseudonyme de J.M.G. Arcimboldi, ou est-ce que les fans de Bolaño ont piraté le wikipédia espagnol? »

Aujourd’hui, en cherchant une photo de Roberto Bolaño pour la (somptueuse) bannière de ce blog, je suis tombé sur un article très intéressant traitant de 2666 de Bolaño (son opus magnum), de la banalité du mal, de Hannad Arendt, et de Hans Reiter. Reiter est un des personnages de 2666 et j’ai appris dans cet article que ce personnage d’écrivain obsédé par la natation sous-marine et la botanique (qui dans le roman publie sous le nom de plume Benno Von Archimboldi) a le même nom qu’un criminel de guerre nazi – ironie bolanienne typique. La référence au peintre maniériste italien Arcimboldo est récurrente chez Bolaño: on se souvient que dans Les détectives sauvages, autre grand ouvrage de l’auteur de 2666, il est fait mention d’un certain J.M.G. Arcimboldi – modelé sur notre Prix Nobel national J.M.G. Le Clézio.

Ce qui m’a le plus surpris est cette phrase en fin d’article: les fans de l’auteur chilien ont-ils piraté le wikipédia espagnol afin de faire correspondre la fiction et la réalité? J’ai lu les pages wikipédia française et anglaise de Hans Reiter (le vrai), et aucune ne fait mention d’un passage en Amérique du Sud. Il faut donc en conclure à un canular (très bolanien, pour le coup) – ou bien à autre chose?

Il est possible que nous soyons arrivés à un âge où la mémoire de l’humanité est stockée non plus dans les livres, mais sur Internet, dans des encyclopédies en ligne comme Wikipédia; or, Internet change constamment. Si l’Histoire est faite par la mémoire, qu’adviendra-t-il si on change la mémoire? Certains internautes croient déjà que Hans Reiter a véritablement changé d’identité et est mort en Argentine sous le pseudonyme de J.M.G. Arcimboldi.

Nous voyons peut-être l’avènement de l’âge de la Fiction Universelle, dans laquelle on adaptera la mémoire et l’Histoire en fonction de nos envies?