L’art de la critique

Par: Jules

002004068« La pathologie qui affecte le Sermon sur la chute de Rome est la même que celle qui frappe aujourd’hui la majorité des romans français : le récit est incapable d’ajouter foi à lui-même, incapable de concevoir ou d’imaginer que le sol qu’il arpente renferme des sources, des nappes, des courants souterrains, et qu’il lui appartient, par un travail fait d’autant de labeur obstiné que de folles convictions, de contribuer à leur jaillissement. (…) La seule voie authentique qui s’offre à l’écrivain, en conséquence, est de prendre à revers, par surprise, des représentations constituées ou en voie de constitution, de les dérouter, de les entraîner par la force de l’écriture sur des chemins inédits. Telle n’est pas, on s’en doute, l’idée que Jérôme Ferrari (et tant de ses pairs avec lui) se fait de la littérature : il suffit, à ses yeux, de confirmer ce que le lecteur sait déjà, ou ce qu’il est tout prêt à penser. La recette est simple, et garantie : entourer d’un bolduc narratif et d’un ruban stylistique des représentations qui flottent dans l’air du temps, et retourner le tout au lecteur-envoyeur, ravi de cette circularité frappée du sceau de l’art. »

C’est passablement éméchés que Jon et moi avons hier soir évoqué le dernier prix Goncourt, le Sermon sur la Chute de Rome, qui m’avait été offert pour Noël et dont je viens d’achever la lecture. J’en ai pensé beaucoup de bien, ce qui est rare pour un Goncourt. En fait, c’est à la fois un honneur et une lourde charge que de recevoir un tel prix, car ces livres s’inscrivent dans une tension entre les oeuvres magnifiques de naguère et les navets d’aujourd’hui. J’avoue ne pas souvent les lire, en fait, formé que j’ai été à l’étude et la lecture des bons vieux classiques bien de chez nous. Le dernier Goncourt qui m’ait soufflé et dont je ne me suis toujours pas remis, c’est Les Bienveillantes. (j’en parle un peu plus ici) Depuis, j’ai Le Soleil des Scorta et La Carte et le territoire, et je les ai trouvés l’un pas génial, et l’autre franchement médiocre.

Bref, on s’en fout.
Il est pas mal, ce dernier Goncourt. Une écriture travaillée, un projet qui tient la route, des proportions cohérentes… et je comprends assez mal la violente diatribe de Pierre Mari à l’encontre de cette oeuvre sur le (magnifique) blog de Juan Asensio. Enfin si, je la comprends, elle est pertinente, et très claire. très intelligente même, mais la cible ne me paraît pas être la bonne. Voilà un auteur qui écrit bien, qui travaille ses phrases pour leur conférer une cadence, une allure, un ton, un style. Voilà un roman dont on sort, oui, résolument indemne, mais avec le coeur réchauffé à l’idée qu’il n’y ait pas que de petits expérimentateurs de forme sans révolution de fond. Le dézinguer comme ça, c’est dommage.
Les questions que soulève le critique sont plus que jamais d’actualité. La littérature n’est pas là pour nous bercer et nous prendre par la main pour nous mener d’un bout à l’autre avec délicatesse. Au contraire elle doit être un raclement sur du gravier, elle doit écorcher et nous mettre à vif. Je le comprends lorsqu’il définit l’incroyance d’un récit qui sait qu’il ne nous déracinera pas, qui cumule les poncifs et les lieux communs à la manière d’un agencement certes nouveau mais dont la salade aura au final la même saveur. C’est vrai, et Pierre Mari le dit avec beaucoup plus de justesse: la littérature actuelle souffre d’une déréliction, elle a perdu de son souffle en réalisant qu’elle était condamnée à tourner sur des procédés déjà existants. N’en a t-il toujours pas été le cas, après tout ? On arrive toujours trop tard, et tout est déjà fait, disait déjà en d’autres termes La Bruyère. Nous n’avons que 26 lettres et une grammaire, il nous faut la secouer à chaque fois pour trouver une nouvelle combinaison qui aura de toute façon déjà été éprouvée.
Que nenni, un roman se juge avec les couilles, et pas avec le cerveau. Stop.  Lisez le dernier Goncourt, c’est un beau livre, avec de belles pages. Il ne changera pas votre vision du monde, vous n’en sortirez ni meilleur ni pire, il n’a pas le souffle d’un Faulkner ou d’un Cohen, mais il a cette malléabilité qui donne envie de s’arrêter pour relire la page en se disant qu’elle est quand même foutrement bien écrite. Et personnellement, ça faisait longtemps que je ne m’étais pas arrêté pour relire une page de roman contemporain en me disant qu’elle était quand même foutrement bien écrite.

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2 réflexions au sujet de « L’art de la critique »

  1. Merci, d’abord, de me citer et de me commenter si longuement. Pour recadrer un peu les choses, je ne crois pas m’être livré à une « violente diatribe » contre le livre de Ferrari. Le sentiment qui m’animait (je le disais dans la conclusion du texte) était plutôt l’accablement : accablement de voir qu’une telle cascade d’éloges accueillait un livre dont les principales caractéristiques me paraissent être la vacuité et la préciosité. Au passage, je me permettrai de vous faire remarquer que lorsque vous écrivez qu’on en sort « résolument indemne », vous le condamnez encore plus violemment et définitivement que moi !
    En ce qui concerne la « cible », qui serait, d’après vous, mal choisie, c’est précisément parce que n’est pas la plus infamante et la plus ostensiblement nullarde que je m’en suis pris à celle-ci : le livre de Ferrari trompe son monde, bardé de fausses cautions et de prétentions intimidantes (tant sur le plan du style, ridiculement chateaubriandesque, que sur le plan des horizons culturels, boursouflés à souhait). C’est précisément parce qu’il s’agit d’un produit bas de gamme habilement maquillé en épicerie fine qu’il m’a paru nécessaire de le dénoncer avec énergie.
    Bien cordialement,
    Pierre Mari

  2. En recevant votre commentaire sur mon téléphone ce matin, je me suis senti rougir, et ce n’est pas peu dire étant données les températures parisiennes, de plaisir par l’honneur que vous nous faites de répondre sur ce modeste billet.
    Vous le connaissez, ce sentiment d’entrer, même par la petite porte, dans la cour des grands. Merci de votre réponse, vraiment, elle est encourageante et ouvre un intéressant débat.
    Un style chateaubriandesque, des motifs boursouflés. Vous n’y allez pas non plus de main morte, les formules font même sourire, et je comprends ce que vous voulez dire. Peut-être ma lecture a t-elle été trop rapide, sans doute les bonnes recettes m’ont-elles trompé. Je ne sais, mais je m’y suis laissé prendre, apparemment. Je le relirai, quoi qu’il en soit. Sans doute m’attendais-je trop à être déçu. C’est vrai, après tout: on est loin d’un Gracq, on est loin d’un Bernanos…
    Reste le problème de l’innovation. Comment faire quelque chose qui soit novateur, qui rompe avec cet accablement que vous évoquez et qui semble miner la littérature actuelle. J’ai la conviction que le secret est aussi dans le travail incessant, la main qui passe et repasse, comme disait La Fontaine, que vous aussi semblez aimer. Un projet précis et cette capacité de toujours remettre la main à la pâte. Je ne crois pas aux génies qui écrivent « Aube » entre deux voyages en calèche. C’est certainement ça, quand j’y repense, que je voulais saluer chez Ferrari: il est travaillé, ce livre, il y a du boulot derrière, même si le résultat pêche par cet accablement.
    A la fois du travail et un projet neuf, une perspective qui sache étonner le lecteur dans la forme et qui remette en question sa vision du monde. Voilà un projet ambitieux, que nous aimerions, je crois, tous atteindre.
    Encore merci pour votre réponse, j’espère secrètement avoir votre avis sur cette question d’une littérature authentique et, enfin, joyeuse !
    Bien à vous,

    Julien

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