Nier la réalité pour mieux la réinventer: un exercice en fraude

Par: Jon

« It is fiction that wants to confuse itself with fact. »

« Les pièces de Shakespeare n’ont pas été écrites par Shakespeare lui-même, mais par quelqu’un qui portait le même nom que lui. » Woody Allen

En faisant quelques recherches sur Shakespeare, je suis tombé sur une critique d’un film de 2011, Anonymous par Roland Emmerich (connu pour son cinéma d’auteur : Godzilla, Independance Day, Universal Soldier…). Le but du film est de prouver que le véritable auteur des pièces du Barde ne serait pas Shakespeare lui-même, mais Edward De Vere, Comte d’Oxford.

L’idée que Shakespeare ne serait l’auteur de ses pièces n’est pas nouvelle : elle date à vrai dire du XIXème siècle (à l’époque on a eu l’idée que Sir Francis Bacon était l’auteur des pièces et sonnets de Shakespeare), puis en 1920 J. Thomas Looney (le bien nommé) fut le premier à émettre l’hypothèse que le comte d’Oxford, Edward de Vere, était derrière l’œuvre du dramaturge de Stratford.

Vieille idée, et idée stupide qui ne tient pas compte des faits historiques : relever toutes les incohérences d’Anonymous a été déjà fait ici et , et je ne compte pas refaire ici la liste de ses incongruités (De Vere est mort en 1604, Shakespeare a continué à écrire jusqu’en 1612… etc.). De plus, l’idéologie des Oxfordiens (c’est-à-dire de ceux qui croient en la théorie de Looney) est profondément réactionnaire, dans le pire sens du terme : la fondation de leur théorie est la suivante : comment le fils d’un gantier aurait-il pu écrire des chefs-d’œuvre ? Ils nient toute possibilité de génie chez une personne provenant d’une classe moyenne ou basse. C’est une vision profondément snob et élitiste de l’être humain.

(Il y a aussi autre chose : personne ne remet jamais en cause l’auteurité (si l’on me permet ce terme) de Ben Jonson, fils de maçon, ou de Christopher Marlowe, fils de cordonnier. Pourtant Jonson fait preuve d’encore plus d’érudition dans ses pièces que Shakespeare… Briser Shakespeare est peut-être une façon pour les Oxfordiens de se rebeller contre la Loi – tuer le père, dirait Freud…)

Là où l’entreprise d’Emmerich devient inquiétante, c’est lorsque Sony Entertainment produit conjointement avec Young Minds Inspired (YMI), une entreprise qui  pour vocation de créer des ‘produits éducatifs’, des cours tout préparés, et distribués gratuitement aux écoles américaines, afin de promouvoir Anonymous comme étant non seulement un film vaguement fondé sur une théorie absurde, mais en fait le récit d’une vérité historique.

Le cahier ‘pédagogique’ est tout sauf innocent : il appelle à s’interroger à chaque page sur le ‘vrai génie de Shakespeare’ (juste à côté des logos de YMI et Sony Pictures), et est clairement orienté pro-Oxfordien…

Je vois ici une nouvelle manifestation de ce que j’appelle l’Age de la Fiction Universelle. Pourquoi s’encombrer de faits historiques alors qu’on peut réécrire à notre guise cette réalité, cette histoire, qui n’est peut-être pas assez romantique pour nous ? L’entreprise Emmerich-Sony-YMI passe un cap, néanmoins : il faut coloniser les esprits non seulement par le cinéma, mais aussi à l’école, en substituant le cursus classique par de nouveaux cours. Cela se fait depuis longtemps dans les classes de SVT aux Etats-Unis, surtout à cause du lobby créationniste qui souhaite faire étudier aux élèves la théorie du intelligent design – et tuer dans l’œuf toute pensée critique.

Voyons-nous arriver une époque où multinationales et lobbies, pour x raisons, essaieront de s’emparer de l’école, et donc des jeunes esprits, en falsifiant la réalité ?

Sur la route

Par: Jules

« Moi, du Marguerite Duras, je vous le fais au kilomètre ! Des kilomètres de Marguerite Duras, ça c’est pas compliqué et on m’appellera écrivain sensuel de génie »

Ca c’est l’un de mes anciens profs qui nous l’avait confié, preuve à l’appui, en faisant tout un cours à la manière de Duras. Un prof d’anglais, difficile d’abord, très spécial, extrêmement brillant, et que j’adorais. Il a fait partie de ces profs qui façonnent la personnalité de leurs étudiants. Nous avons perdu contact maintenant, après que j’ai eu le CAPES, après qu’il a été muté à l’université de Strasbourg… Comment les gens se rencontrent et se retrouvent parfois. Peut être le recroiserai-je.
Enfin, je repensai à ces paroles récemment en constatant que le prix des livres chez Folio Gallimard était fonction de sa taille et du nombre de pages. Logique, me direz-vous. Mais ce qui me gêna davantage, c’est que par conséquent une longue bouse valait davantage qu’une œuvre courte mais géniale. Et je me suis demandé combien de kilomètres de livres j’avais pu parcourir dans ma vie. Si l’on s’amusait à déplier les symboles arbitraires qu’on a nommés lignes, quelle longueur obtiendrions-nous ?
Donc, j’ai pris quelques livres que je considère comme fondateurs (choix restreint:Don Quichotte, Lolita, Belle du Seigneur, Fictions et La Chartreuse de Parme) et je me suis amusé à mesurer la longueur d’une ligne, multipliée par le nombre de lignes dans la page, multiplié par le nombre de pages, et d’en soustraire un peu arbitrairement un cinquième pour les moult blancs typographiques de changement de chapitre, de partie, etc. Voyons un peu:
– Les deux volumes du Don Quichotte: 8 centimètres par ligne, 35 lignes par page, 610 pages pour le premier volume; idem pour le second volume de 601 pages font 271 kilomètres, compte tenu de l’enlèvement d’1/5.
Lolita: 8 centimètres par ligne, 29 lignes par page, 532 pages, ce qui fait 98 kilomètres.
Belle du Seigneur: 8 centimètres par ligne, 37 lignes par page, 1110 pages, donc 262 kilomètres.
– Les Fictions font 185 pages de 36 lignes de 8 centimètres, d’où 42, 6 kilomètres de génie.
– Enfin, la Chartreuse: 35 lignes de 8 centimètres sur 647 pages, ce qui fait 144 kilomètres.
La somme de ces œuvres totalise 817 kilomètres. En dépliant ces bouquins, on arrive à joindre Perpignan à Paris, quasiment. 817 kilomètres de littérature, au moins, mes yeux auront parcouru, expliqué, au sens étymologique. Faut-il en tirer vanité ? Il n’y a pas de quoi. Amusement et rêverie plutôt. Pourquoi ne vendrions-nous pas les livres de la même manière que certains hypermarchés vendent les céréales: au kilomètre de ligne. « Bonjour Monsieur, il me faudrait 20 kilomètres, s’il vous plait, j’ai un trajet en train demain et je ne voudrais pas m’ennuyer ». Serait-on si loin du téléchargement légal ? Et que serait, dans cette perspective géographique, un bon livre ? Celui qui nous aurait fait faire des arrêts, des demi-tours ? On aura rebroussé chemin à tel ou tel endroit pour revoir un visage aimé ou un paysage familier, comme les gens qui regardent tous les matins le même paysage avec le même émerveillement. Le livre vu comme une carte, un paysage linéaire à décrypter ou à parcourir, une montagne swanesque à grimper avec ténacité tout en sachant s’émerveiller du ciselé de chaque pierre ou des pistes de ski dumasiennes à dévaler tout schuss sans trop tenir compte de certains raccords un peu trop mal unifiés. Il y a là matière à poésie, voire à philosophie, mot à la mode ces derniers temps.
Et toi ? Quel livre est le rocher sans cesse remonté en haut de ta montagne et toujours à repousser avec un œil différent ?

Article dédié à Didier Girard

Gross comition

En passant

Par: Jules

« Moi, je peux pas lire une page où il y a trop de fautes »

Sset réflaicssion sorti de la boucheu dun paren délèv entendu ier pendan une komission de passaj de fin danné. Cé in peu la korvé ces komission mé cé toujour intéréssent de regardé ensembl l’ystoir de cé goss ki mise tou sur le passaj dans la class supérieur, pour plin de rézon différent.
Ony voa 2 tou: la gross kassos ki a ri1 fé de l’ané skolair é ki demand une seuconde opssion éco avek, sil vou plé, du chinoi kom lang vivante 4 (forsséman: françé, englé, espaniol, chinoi), un otre, ki é adikt o jeu é ki a planté son ané à koz k’il passé sé nui a joué donk le keum il dormé en cour apré, tu m’étonn. Ce Guillom ki sé retrouvé largué en Franss à lotr bou du mond a passé sé nui dan le trin et ke cété trop la galer… Lé paren ossi été tro émouvant avek leur histoir, parfoi rigolotte (kom Nikola ki dor avek sé peluche, ou Jessika ki veu pas lâché ses keupine…), douloureuz aussi parfoi, sette maman ki sé fai un kansser d’inkiétud ou le papa ki se senté « mumilié » de venir a ce « tribunal » défandr le ka de son fis. La plupar dantre eux avé des complex terribl ki masqué par un langage extrêmement soutenu, ou qui se voulait comme tel avec pléthore de belles promesses, assurance d’une « sévérité exemplaire » et preuves de cours particuliers estivaux à l’appui afin que « mon fils il ait tous les outils, oui, tous les outils pour aborder le lycée malgré que c’est difficile ».
Une aprémidi ou lon konstat ke lé cliché on tro pas évolué finaleument. On rest baser sur lé moyenn, le comportemant et lé rézon extéryeur ki gustifiré cé résultat katastrofiks. On saperçoi a kel poin lé paren peuv êtr sansibl a lavenir de ler gamin. A lé zentendr tou se jou mintenan, a se passag en segond. Je ne sé komen notr métié évolura, bi1 ke lé perspektiv ne soi pa tré optimist, mé il y a dé choz ki ne chang jamé, diré-ton. L’importanss de l’ortograf, par exempl, malgré tou ce kon apren de notr koté sur la difikulté d’aprendr lé règl, les problèm de dislexie, de dysortografi, la distinkssion entr l’orthograf a propremen parlé, la grammair, la sintax, l’ordr dé mot dan la fraz. Par exmpele, vuos saivez ke lordr dé lettr dan un mot né pa déterminan pour komprendr le sens ? Il y a tellemen de choz derrier ce mo ortograf…
Une bel expérienss humaineu, en tou ka.

Une étrange eulogie: Thierry Roland, sa mort, la culture et les médias

Par: Jon

« Allez, Thierry, du haut de tes limbes footballistiques, repose en paix, va. »

Je souhaiterais réagir à l’article de Jules sur Thierry Roland.

Je fais partie de ces gens qui ont trouvé les tombereaux d’honneurs accordés par les médias à feu Thierry Roland totalement déplacés. Pourquoi? Pourquoi osé-je m’insurger contre cet homme, adulé des foules « footballistiques » (il paraîtrait que c’est un mot)? Serais-je un vil admirateur d’une élite culturelle bourgeoise surannée et un méchant contempteur (ça, c’est un mot) des passions populaires suintant la transpiration?

Hé bien oui. J’avoue avoir été choqué par le fait que Libération mette cette information en une de son site en ligne, alors que sa place aurait été un article dans les pages de l’Equipe.

Je me suis souvenu qu’il y a quelques semaines disparaissait dans le plus total anonymat Murielle Cerf, qui fut, en plus d’une très belle femme, un écrivain français.

Murielle Cerf

Murielle Cerf

Que disparaissait dans le même temps l’écrivain argentin Hector Bianciotti, élu à l’académie française. Qui le connaît?

Qu’à la mort d’Ernesto Sabato, il y eut bien peu d’articles, et jamais de première page.

Mais il suffit qu’un commentateur sportif décède d’une AVC, et le monde entier est ébranlé. Que ce journaliste eut été connu pour ses frasques racistes, misogynes et j’en passe, cela ne dérange maintenant personne – et je ne suis pas sûr que ce soit à raison. Qu’il reçoive un traitement de faveur à la place d’écrivains ou d’acteurs culturels, cela en revanche me dérange: nous voyons quelle place accorde notre société à la culture.

Quant à l’esprit français, entre Luc Besson et Chamfort, il faut faire son choix.

Après avoir vu ça, on peut mourir en paix

Par: Jules

« Les morts sont tous des braves gens »

Ce week-end, annonciateur de grandes vacances, de grillades, de fête des pères, d’élections législatives durant lesquelles l’UMP va prendre une seconde branlée… aurait pu être un super week-end, l’un de ceux pendant lesquels on se barre en Espagne au bord d’une plage magnifique manger des tapas en sifflant quelques verres de vin rouge. Ce fut le cas, d’ailleurs, mais ces tapas avaient un goût rance à cause du désespoir qui avait saisi la France entière: Thierry Roland est mort, dans la nuit de vendredi à samedi.
Personnellement, chers lecteurs, je vous avoue que je m’en moque. Le foot, je m’en bats la race, comme on dit élégamment dans le Sud. Je n’ai même pas regardé la coupe du monde 98. Donc sans avoir repris deux fois des anchois, je n’ai pas non plus versé ma petite larme.
En revanche, ce qui a attiré mon attention, c’est la polémique qui a enflé autour des hommages qu’il fallait -ou non- lui rendre. J’ai appris, sans l’avoir vraiment cherché d’ailleurs, que Thierry Roland était raciste et mysogyne, et qu’il s’était permis quelques remarques d’assez mauvais goût, admettons-le, durant ses (quand même) 1300 matches commentés en près de 40 ans de carrière. Des saillies telles que « Les Roumains sont des voleurs de poules ! » durant un match France/Roumanie ou encore « Pour les Marocains, le couscous est cuit ! », certes, sont de trop quand elles sont dites en direct à la télé. Mais ces moqueries, elles sont quand même typiquement françaises. Les français, reconnaissons-le, sont grossiers, crades et irrespectueux, ils manquent cruellement de sérieux et sont prêts à rire de n’importe quoi. Quand (ce demeuré de) Philippe Candéloro a sorti cette réflexion sur le bol de riz à propos d’une patineuse, par exemple, tout le monde s’est offusqué, a crié au scandale et au racisme, mais tout le monde s’est marré, moi le premier. Vous et moi savons également quel fut le groupe préféré de Marie Trintignant* etc… Les blagues de mauvais goût, l’humour lourdingue, c’est typiquement français, et Thierry Roland devait être, à cet égard, typiquement français.
Mais dès que quelqu’un meurt, son portrait est lissé, ses mauvais côtés atténués par quelques euphémismes de bon aloi, et les langues se lient plus ou moins longtemps. Brassens avait raison: les morts sont tous des braves gens. Et ce qui arrive à l’occasion de ce décès-là, c’est justement le fait que l’on montre aux français un miroir de ce qu’ils sont: un peu racistes, un peu mysogynes, un peu portés sur les blagues de mauvais goût, sur les ruptures de convention, sur ce qui fâche. Un copain qui a vécu au Danemark me racontait vendredi qu’il n’y serait pas resté, justement parce que les Danois sont trop parfaits: jamais ils ne traversent en dehors des clous, jamais ils ne crient ou ne se font remarquer, jamais ils n’ont un mot plus haut que l’autre… Et ça pour nous c’est inconcevable, qui jugeons que les lois sont justement faites pour être violées et qui hurlons à l’injustice au moindre PV, sur cet état policier qui aliène notre liberté fondamentale (français de gauche) ou sur la police qui ferait mieux de poursuivre les voyous au lieu d’empêcher les honnêtes gens de travailler (français de droite). Quand Thierry Roland se demande: « Il n’y a rien qui ne ressemble plus à un Coréen qu’un autre Coréen. D’autant plus qu’ils mesurent tous 1m70 ! » , c’est déplacé, grossier, irrespectueux…mais quand Luc Besson fait dire à son chauffeur de taxi préféré (minute 38): « Va différencier un Coréen d’un Coréen, toi », c’est drôle, parce que c’est un film, qui a cumulé plus de six millions d’entrées.
L’argument est léger, il est même irrecevable, mais il justifie la mauvaise foi française: le masque de gravité finit toujours par se poser sur le plus cynique d’entre nous et nous finissons par lapider celui qui n’a fait qu’être le porte-parole d’une attitude commune. Le principe du bouc émissaire, certainement.
Allez, Thierry, du haut de tes limbes footbalistiques, repose en paix, va.

*Supertramp, évidemment.

Bayrou, Mélenchon, Royal: de l’hubris en politique

Par: Jon

« En dehors des partisans de l’extrême droite, les Français semblent préférer des candidats « normaux », qui jouent les modestes, se fondent dans le paysage et ne se croient pas incontournables. Même le « sauveur » de Gaulle avait fini, en son temps, par avoir des problèmes avec le peuple. Sortir du lot aujourd’hui est plus hasardeux que jamais. »

Cet article du Point  écrit par Sylvie Pierre-Brossolette nous apprend que la défaite (certaine ou probable) de trois candidats aux législatives, Mélenchon, Royal et Bayrou s’explique par le fait que ces candidats soient haut-en-couleur, et se présentent eux-mêmes comme des égotistes finis. Ce qui n’est pas faux, convenons-en tout de go. La conclusion de l’article est par contre assez surprenante: « Sortir du lot aujourd’hui est plus hasardeux que jamais. » Est-ce vraiment le cas, ou pouvons-nous apporter un autre élément de réponse? Peut-être que le vocabulaire de la tragédie classique nous viendrait en aide…

Jean-Luc Mélenchon, le 5 juin 2012 au Palais de l'Elysée - AFP/Archives Bertrand Langlois

Jean-Luc Mélenchon, le 5 juin 2012 au Palais de l’Elysée – AFP/Archives Bertrand Langlois

Si « sortir du lot » se conclurait par une défaite à un élection pour un candidat, Sarkozy n’aurait jamais été élu. De même, relevons la contradiction interne à la phrase de la journaliste: les candidats d’extrême-droite sortent du lot. Alors, qu’en est-il? Le point commun de ces trois candidats est leur hubris. L’hubris est le défaut fondamental du héros tragique qui le pousse à commettre l’irréparable et le mène à sa chute. C’est Bayrou et son obsession pour son ‘destin présidentiel’, Royal et son égo surdimensionné, Mélenchon qui se voit en chevalier blanc redresseur de torts. Ce que les électeurs ont condamné c’est cet hubris, pas le fait de vouloir un candidat ‘normal’ (expression stupide et hautement journalistique).

Tous les politiques ont en commun cette démesure qui les poussent à se présenter devant le jugement populaire du vote. Certains, plus malins peut-être, arrivent à le cacher. Est-ce comme cela que l’on peut faire la différence entre un bon et un mauvais politique?

Philippemeiriade

Par:  Jules
« La fraude est une faute déplorable, qui doit être combattue avec la plus grande sévérité (…) c’est une faute morale » – Jean-Michel Blanquer, le directeur général de l’enseignement scolaire au ministère de l’Education, sur France Info.

Voilà une phrase bien française.
Encore une fois est soulevé, c’est la mode, le problème de la fraude durant l’examen du bac. Évidemment, avec les « nouvelles » technologies, il devient de plus en plus simple de tricher. Calculatrices avec clé 3G intégrées, petits smartphones ultra-puissants permettant et de photographier le sujet, et de l’envoyer en quelques secondes par mail à de bienveillants professeurs qui se chargeraient de le traiter et de le renvoyer par le même chemin au geek bachelier qui s’assurerait ainsi un petit 18 en maths. Au bac S, option maths, donc coeff 9 (de mon temps, en tout cas), autant dire qu’il a son bac.
Je ne crois pas trop à ce cas extrême de fraude. Pas par angélisme, mais justement par expérience de surveillant de bac et de brevet depuis (déjà) quelques années. C’est chaud, trop chaud, et trop risqué. Sortir un téléphone, photographier ou même taper un SMS/MMS/mail en PLEINE EPREUVE, alors que deux surveillants sont là, non. Trop risqué. Se planquer aux chiottes avec son IPhone pour photographier le sujet ? Retaper TOUT un sujet de maths sur sa calculatrice pour l’envoyer par mail, avec les manipulations que ça comporte paraît aussi bien trop suspect: comment un surveillant ne toperait-il pas un élève qui recopie tout son sujet ?…
Plus intéressant, éthiquement parlant, est le problème de la fraude. Que celui qui n’a jamais pompé en cours me jette la première pierre. Pompé sous quelque forme que ce soit: dans la trousse, sur les genoux, cours recopié sur la main, l’avant-bras, dans la calculatrice… Je me rappelle avoir perdu du temps à copier toutes mes formules de maths du bac sur ma vieille Casio ou de cacher les soigneuses lignes du cours d’histoire dans ma trousse. Sisi, ça m’est arrivé, et ne le dites pas à ma maman, elle serait encore capable quinze ans après de me botter le cul.

Maintenant, je me suis assagi, je suis de l’autre côté de la barrière et je donne plein d’interros à mes petits loulous de cinquième. (et mes grands c*** de troisième DP6, que je conchie au passage). Et fort de mon expérience d’ancien pompeur, je m’en tape. Non par mépris et dédain de mon métier, mais justement parce que je commence à croire à l’efficacité pédagogique de l’antisèche. On est dans une sorte de schizophrénie: on baisse le niveau des études, et donc des élèves, jusqu’à des profondeurs abyssales (plus de culture générale à science po, plus d’histoire-géographie en terminale S, plus de maths pour les première L… et j’en passe et des meilleures) et honteuses; et en même temps on dresse un arsenal de brouilleurs de téléphones en menaçant Avec Des Majuscules celui qui triche de sanctions exemplaires.
Vu le niveau du bac maintenant, est-il encore besoin de tricher ? Franchement ?

Le but n’est pas de tomber dans la rengaine du « c’était mieux avant », car ce n’était pas mieux avant. Le monde évolue, on doit évoluer avec lui, en se posant les bonnes questions: c’est quoi l’important ? Que Solène sache, à la fin du cours, ses verbes irréguliers pour s’en servir convenablement ou qu’elle ne triche pas le jour de son devoir ? Si l’on ne vise que l’intégrité morale, pour reprendre les termes de notre cher directeur, effectivement, défonçons Solène et mettons-lui un zéro à faire signer par les parents, ça lui apprendra à respecter l’ordre et la loi ! Après tout, il vaut mieux un 6 honnêtement acquis qu’un 12 qu’elle aura gagné en trichant et en recopiant tous ses verbes irréguliers pour bien les planquer dans sa trousse ! Nul doute qu’elle les aura appris sans s’en rendre compte.
Y a comme une incohérence, là. Elle est où, au juste, la faute morale de notre cher directeur ? Soyons honnête: les bons élèves ne trichent pas, ou ne se servent pas de leurs antisèches pour ne pas être gaulés, les cancres de chez cancres se contrefoutent d’une mauvaise note… Ceux qui pompent sont ceux qui veulent avoir la moyenne, qui n’osent pas/ont peur/n’ont pas confiance en eux et veulent quand même aller de l’avant. Alors s’il faut fermer les yeux et, une fois, faire semblant de ne pas avoir vu, parfois, pour rebooster un élève, je le dis: ce n’est pas grave.
Ca doit choquer, ce que je raconte. Entendons-nous bien. Je n’encourage pas la tricherie, ce n’est pas une solution. Mais je répugne aux sanctions brutales et arbitraires, je me sens illégitime de dire aux gosses que c’est une « faute morale » de tricher car je l’ai déjà fait étant gamin et je ne le regrette pas. Il doit être possible de faire, j’en suis persuadé, une poétique de la triche. Mais tolérer l’intolérable, ce qui est sûr c’est qu’on le fait déjà quand on reçoit des consignes aberrantes lors des corrections de bac et de brevet (« vous compterez juste telle réponse, et telle réponse, et puis ça aussi, et puis ça, et ça, et ça à la rigueur, même si c’est le contraire du bon sens et de la rigueur »), et se déculpabiliser en promettant des sanctions terribles contre le mauvais élève, c’est de l’hypocrisie, au sens étymologique: hypo-krinein: c’est une interprétation.

Du hoax littéraire

De: Jules

« Il meurt lentement celui qui ne voyage pas, celui qui ne lit pas, celui qui n’écoute pas de musique, celui qui ne sait pas trouver grâce à ses yeux.

Il meurt lentement celui qui détruit son amour-propre, celui qui ne se laisse jamais aider.

Il meurt lentement celui qui devient esclave de l’habitude, refaisant tous les jours les mêmes chemins, celui qui ne change jamais de repère, ne se risque jamais à changer la couleur de ses vêtements ou qui ne parle jamais à un inconnu.

Il meurt lentement celui qui évite la passion et son tourbillon d’émotions, celles qui redonnent la lumière dans les yeux, et réparent les coeurs blessés.

Il meurt lentement celui qui ne change pas de cap lorsqu’il est malheureux au travail ou en amour, celui qui ne prend pas de risques pour réaliser ses rêves, celui qui, pas une seule fois dans sa vie, n’a fui les conseils sensés.

Vis maintenant !
Risque-toi aujourd’hui !
Agis tout de suite !
Ne te laisse pas mourir lentement !
Ne te prive pas d’être heureux ! »

J’ai trouvé ce matin, sur Facebook et grâce à une amie qui l’y avait déposé, la traduction de ce très beau poème signé Pablo Neruda. Je l’ai trouvé magnifique, malgré une petite charge culcul de bon aloi, et j’ai donc essayé d’en retrouver la trace et par ricochet d’en savoir un peu plus sur cet auteur qui s’était juste contenté de me saouler quand j’avais dû me cogner l’intégralité du Chant général il y a quelques années. J’ai donc découvert après quelques clics que ce texte n’était en fait pas de Pablo Neruda mais un dérivatif de celui d’une brave dame brésilienne nommée Martha Medeiros, et qu’il avait été l’objet, suite à diverses pérégrinations, d’un réinvestissement et d’une attribution factice à l’auteur chilien. Cela dit, l’attribution n’est pas absurde: ces vers auraient très bien pu être de lui, qui redoutait l’arrivée de la grande diffusion technologique et pressentait l’arrivée d’Internet. D’ailleurs, je paierais cher pour savoir ce que la plupart de nos écrivains « classiques » (mot absurde, s’il en est) auraient pensé et fait d’Internet.
Bref, ce billet, qui rouvre d’ailleurs le blog qui semblait en printempation après une longue période de silence n’a pas pour but de dresser l’histoire d’un texte ou d’en faire une explication mais de souligner l’actualité de ce que Jon avait appelé l’Age de la fiction universelle. A l’heure où tout change, et je sais de quoi je parle en ce moment, effectivement, les textes que l’on écrit, ou que l’on écrit pas, changent constamment. On oscille entre besoin d’authenticité, de poser sa marque et son style à l’ancienne; et la malléabilité suprême qui nous fait douillettement entrer dans une case. Ce poème n’est pas de Neruda, non, mais il aurait pu l’être, et finalement tout se comporte comme s’il l’avait été. Je pose mes bagages et mon style quelque part, mais un quelque part qui peut sans cesse céder selon le gré de mes humeurs. Et la part d’originalité, d’identité, devient la part congrue de ce que nous faisons, de ce que nous sommes.
Faut-il s’en plaindre ? Se lamenter ou accuser la crise et Hollande, comme on l’entend partout ? Je ne crois pas, s’il y a une chose à faire, ce serait certainement de s’adapter et de savoir varier sans se perdre.