Eco-logie

Par: Jules

« Les hommes d’autrefois étaient beaux et grands (maintenant ce sont des enfants et des nains), mais c’est là fait parmi tant d’autres témoignant d’un monde qui vieillit. La jeunesse ne veut plus rien apprendre, la science est en décadence, le monde entier marche sur la tête, des aveugles guident d’autres aveugles et les font se précipiter dans les abîmes, les oiseaux se lancent dans le vide avant d’avoir volé, l’âne sonne de la lyre, les bœufs dansent, Marie n’aime plus la vie contemplative et Marthe n’aime plus la vie active, Léa est stérile, Rachel a l’œil charnel, Caton fréquente les lupanars, Titus Lucrèce devient femme. Tout est détourné de son propre cours »

Une citation un peu longue -et que le lecteur désireux des formules brèves m’en excuse- que j’ai tenu à recopier dans son intégralité pour ne pas couper la prosodie et le rythme de la phrase du jeune Adso, narrateur du roman Le nom de la rose, d’Umberto Eco, que j’ai commencé il y a deux jours dans le train qui me menait vers la capitale. Bien étrange roman que cette « version italienne d’une obscure version néo-gothique française d’une édition latine du XVII° siècle d’un ouvrage écrit en latin par un moine allemand vers la fin du XIV° siècle », comme en témoigne l’auteur fictif dans sa préface. L’influence de Borges est évidente, et ce roman, qui reste un vrai polar, est bluffant de par son érudition, son écriture à la fois sèche et regorgeante de références, avec ce narrateur dans la peau duquel on se glisse si facilement. J’avais refermé Le pendule de Foucault au bout de quelques centaines de pages. Espérons que celui-là aura plus de succès.
Soit, là n’est pas l’important. Cette belle phrase, variation érudite sur le thème du « c’était mieux avant », m’a marqué par son caractère universel et universellement agaçant. Qui ne l’a jamais entendue, cette réflexion énervante: « de mon temps, on ne se serait jamais permis ça » – « je n’aurais pas osé », dans la bouche de personnes, ou de personnalités, dites d’expérience, mais que l’expérience semble avoir fini par assécher jusqu’à leur faire manquer de souplesse… A croire que nous évoluons dans une sorte de dégénérescence éternelle, partis d’un âge d’or pour aboutir vers une fange indistincte.
Sommes-nous plus bêtes que nos aînés ?
Moins moraux ? Moins clairvoyants ? Plus inconscients ?
Ou est-ce le regard de ces personnes bien-pensantes, dont il m’arrive de faire partie par moments en voyant la réaction de certains de mes élèves, qui se fige, tourné vers un passé nimbé des bons souvenirs qu’on y a laissés. Mais lorsque je vois ces mêmes élèves dans un contexte différent de celui du travail, dans un couloir ou lors d’une partie de volley, par exemple, je suis rassuré.
Adso se trompe: Léa a toujours été stérile. Seulement il ne s’en souvient pas. Il s’agit moins d’un problème de dégénérescence que de regard porté sur l’univers dans lequel on évolue.

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