Hosannah Hosannah, et en route pour la joie

Par: Jules

« L’amour est plus fort que la mort »

Pour ceux qui ne le savent pas, et parce que cette information a son importance pour le billet du jour, je bosse dans un établissement catholique. N’ayant pas eu le courage de m’éloigner de ma région suite à une mutation hasardeuse, j’ai choisi l’enseignement privé pour ne pas avoir à partir de chez moi. Ô combien je le regrette.

Mais enfin.

Donc, il y a quelques jours, et à l’occasion de l’imminence de Pâques, deux sœurs sont venues dans le collège pour accueillir les élèves et rassembler chaque classe pendant une demi-heure. Le hasard des emplois du temps a voulu que j’accompagne trois classes durant cette journée, j’ai donc eu le plaisir d’écouter trois fois les mêmes salades.

« Avez-vous le goût du beau ? Par exemple, Kévin, si tu veux décorer ta chambre, tu prendras ce qui te paraît le plus beau, non ? Ah, tu vois ? Donc tu as le goût du beau. »

Et, sur la même maïeutique, les enfants apprenaient qu’ils avaient le goût du bon, et du bien, et que par conséquent, ils avaient une âme qui leur était propre et indivisible.
Ahem. Mais comme dirait Dex’, « Ilt’s not a crime. »

Là-dessus intervenait la seconde sœur qui leur disait qu’elle n’avait pas attaché sa vie à un cadavre, que tous les gens qu’elle avait connus qui étaient morts sont toujours vivants « dans le cœur de Jésus », y compris sa mère « qui est partie quand j’avais quatre jours. Et vous savez, ça laisse un grand vide dans sa vie, de perdre sa maman quand on a quatre jours. Ca fait comme un grand trou [C’est le cas de le dire] mais j’ai soixante-six ans maintenant et je suis heureuse, donc je vous l’assure, mes enfants, l’amour est plus fort que la mort ». Il reste que dans ma classe de cinquième, dont je suis prof principal et avec laquelle je suis comme une mère juive (même s’il ne fait pas très bon être mère juive dans le sud de la France ces dernières semaines), et qu’en entendant cet édifiant et réconfortant discours j’ai vu Jean-Damien fondre en chaudes larmes, puis Marie deux minutes après, suivis d’Hélène, de Madeleine, et enfin de Sarah, ça m’a fait bizarre, comme l’impression que quelque chose était pourri dans le royaume de Dieu. Et je suis reparti avec mes élèves et mes kleenex, en me demandant vraiment si tout cela était bien pertinent. Vivre un décès, si je puis dire, est quelque chose d’atroce pour nous adultes qui avons une perception plus précise de ce que nous ressentons, qui savons davantage placer des mots sur des douleurs, rationaliser l’amertume que de tels événements nous laissent. Et il faut un certain recul pour traverser ces épreuves. C’est pas anodin, quoi.

Je n’ose pas imaginer ce que cela doit être quand on est gosse et qu’on n’a pas encore tous les moyens pour exprimer ce déchirement intérieur. Et je me demande l’intérêt qu’il y a à dire à ces enfants, car même en cinquième on est pas encore des ados, on est des gros bébés, de telles choses qui sont dictées, je le crois, par une foi sincère mais qui nécessitent trop de choses pour être entendues. Je comprenais ce que cette sœur voulait dire, je la rejoins par des chemins détournés. Oui, la vie est plus forte que la mort, elle triomphe de tout et jaillit partout. Mais demander à des gamins qui ont perdu, qui une mamy, qui un voisin ou un papa (je me rappelle de la rédaction d’une de ces gamines, qui me parlait de son papa décédé quand elle avait huit ans), de ne plus pleurer le décès et de se réjouir de ce que ces gens soient vivants dans le cœur de Jésus, ça me paraît maladroit, presque dangereux. Comme me l’a dit Elle quand je lui en ai parlé, « ils sont à point, là, y a plus qu’à les cueillir ». Et elle n’avait pas tout à fait tort.

Alors c’est bien de critiquer, mais que proposer ? Je ne saurais pas, du haut de mes ridicules trente années de vie, bien parler de la mort, tout court, et encore plus avec un enfant. Il ne serait pas en mesure, je crois, de comprendre la foi qu’il m’a fallu plusieurs années et quelques épreuves, et beaucoup de lectures, à acquérir, et qui est d’ailleurs en perpétuelle remise en question. J’aurais envie de lui dire de pleurer tout ce qu’il y a à pleurer, de vider son chagrin comme une urne tout en sachant que cette urne est un tonneau des Danaïdes, et surtout de continuer à vivre. De faire semblant au début, heure après heure, puis jour après jour, semaine après semaine ; et de lui promettre que le chagrin s’estompe, qu’il change, qu’il s’adoucit jusqu’à devenir une force, une valeur sur laquelle on peut compter. Une personne disparue ne l’est jamais vraiment tant qu’on ne l’oublie pas. Mais ne nions pas ce chagrin et tous les sentiments mauvais qui accompagnent un deuil, ne pas dire à un gosse qu’il faut presque se réjouir de ce qui est arrivé à sa mamy « qui n’est pas morte et qui l’attend. » Cela est incompréhensible pour un enfant, et les discours sont dangereux quand on ne les comprend pas.

Brève de train

Par: Elle

«  Quand on voit ce que c’est devenu aujourd’hui »

TGV direction le Soleil (sens propre et figuré à la fois). Je m’installe, fatiguée et peu motivée par la perspective de passer cinq heures ballotée à culpabiliser de ne pouvoir travailler, de ne pouvoir dormir, de ne pouvoir lire, en résumé, de ne rien faire ! Devant moi, s’installent trois personnes de générations différentes et, je l’apprendrai au cours du trajet, de régions différentes, de milieux sociaux différents, de parcours professionnels différents. Une chose les réunit pourtant : l’engagement. Parfois, la vie vous fait des cadeaux, l’air de rien, et vous place dans le TGV juste derrière trois militants syndicalistes, qui, pendant 5 heures, vont partager, discuter, se souvenir, argumenter. Mieux qu’un bon film, mieux qu’un Zola, la vie, la vraie. Tous les sujets y sont passés, toutes les opinions politiques ont été décortiquées. J’étais accrochée à chacune des expériences, à chaque manifestation qui finissait par mal tourner, par chaque slogan analysé, par la lutte des classes encore et toujours présente (décidément, il est des sujets qui ne seront jamais épuisés). Je n’étais, bien entendu, pas d’accord avec tout ce qui a été dit, plusieurs fois j’ai eu envie de lever le doigt comme pour dire «  oui, mais…non » mais je me sentais « petite souris indiscrète » face à ces deux hommes et cette femme qui ont vécu tout un tas d’expériences alors même que je n’étais pas née.

Alors que je commençais à piquer du nez ( oui, 5 heures c’est long) est venu le sujet de la lutte pour les radios libres. Telle personne avait assisté aux manifestations de l’époque pour lutter pour la diffusion des radios libres ( légère digression en ce qui concerne les radios libres, voir ab-so-lu-ment Good Morning England à ce sujet, film terrible avec une bande son de la mort qui tue !) , puis est venue la réflexion choisie comme titre «  quand on voit ce que c’est devenu aujourd’hui, les radios libres, ne sont plus que des radios commerciales, qui marchent à coups de publicités… ».

Alors tel est le constat ? Quand on lutte, quand on est engagé, quand on va chercher les changements, on est forcément réduit à avouer un jour «  c’était mieux avant ! ». L’homme est-il forcément condamné à regretter un temps révolu et passé ? Ne peut-on pas juste se dire, qu’un jour, d’autres prendront le relais et lutteront à leur tour pour que ces radios commerciales redeviennent de vraies radios libres ? Ne peut-on pas se dire qu’il y a un espoir ? Que nos parents, nos grands-parents et ainsi de suite se sont aussi dit «  c’était mieux avant » sans pour autant que cela soit le cas ? Le monde évolue, qu’on le veuille ou non, trop rapidement pour certains , pas assez pour d’autres, mais il évolue ,n’est-ce pas l’essentiel ?

La chose rassurante dans tout ça, c’est qu’il reste aujourd’hui des révoltés à travers le monde, à petite ou grande échelle, des révoltés qui nous inspirent, qui donnent envie de bouger, qui donnent envie de vivre de belles choses, de participer à l’évolution, de pouvoir raconter plus tard dans une navette spatiale « j’ai fait ma première manifestation en 2002 quand Le Pen était au second tour » et de faire une longue liste des expériences vécues.

Le monde ne nous attendra pas, alors, merci à ces trois personnes qui m’ont donné envie d’allumer mon ordi, de mettre Nirvana (ça méritait au moins ça )à fond dans le casque et d’écrire cet article.

Bagatelle pour un massacre

Par: Jules

Le sur-soldatJ’aime bien ces jeux de ping-pong entre blogueurs, et constater l’émulation qu’a provoquée mon article d’hier auprès de mon coblègue Jon, au sujet d’un terme malheureux. D’autres personnes ont également appuyé cette maladresse linguistique. Je ne la modifie pas, puisque l’idée est pour moi parfaitement claire. Je vais juste préciser. Ce que je voulais dire, c’est que les militaires sont innocents parce qu’ils sont, aux yeux de l’imaginaire collectif, des personnes à part. Déconsidérées dans leur personne, ils ont accepté de perdre leur identité au service de la Nation. Les parents d’élèves le disent bien: « si tu continues de faire le malin, Kévin, on te met en école militaire ! » Comprenez: tu te feras botter le fion pour rentrer dans le moule. Bien évidemment, le diable se cachant dans les détails, tous les militaires ne sont pas, heureusement, des anciens cancres qu’on aurait réprimandés. En ce sens, ils sont plus neutres qu’innocents. On n’a pas tiré sur des personnes, on a tiré sur une institution. On n’a pas tiré sur des enfants, mais sur un double symbole religieux et historique. J’aurais presque envie d’écrire qu’on a touché là une dimension sacrée, des symboles intouchables de notre culture. L’armée et l’éducation. Je compte sur Jon pour retrouver, car je n’ai pas le livre sous la main, le passage d’Heart of Darkness qui lui rappelera ce que je veux dire. On ne touche pas nos militaires, et on ne touche pas nos enfants. Un point c’est tout.

Sinon, ce blog est vivant, les commentaires sont les bienvenus, et les contributions également. Vous savez ce qui vous reste à faire. Ouvrez vos esgourdes, réfléchissez à ce que vous entendez et venez participer !

Un reflet dérangeant

Par: Jon

 

Réaction à l’article de Jules, Surveiller et punir

 

« On a touché à deux points névralgiques: l’armée et les enfants, autrement dit deux catégories de personnes innocentes. »

J’ai été très surpris en lisant cette phrase dans l’article de mon collègue de blog (mon bloglègue? Co-bloggeur?) et ami, Jules. Vu la gravité du sujet abordé, on pourrait croire que je pinaille sur un point de détail, mais après tout, je suis inactuel; et le Diable est dans les détails.

Inactuel, car, mis à part la référence nietzschéenne du nom de ce blog, j’avoue très facilement et sans honte ne pas (ou bien peu) écouter les informations. Je trouve que l’information cède le plus souvent le pas à la recherche du scoop à tout prix, de la polémique facile et appauvrissante intellectuellement, et qu’ultimement les médias participent à un abêtissement général de la population. Mais tout ceci n’est que lieux communs, choses typiques de l’âge de la Fiction Universelle.

Les médias aiment les grandes histoires, pleines de bruit et de fureur, racontées par des idiots. Je préfère me consacrer à l’étude des détails, qui sont généralement autrement plus significatifs. C’est pourquoi je ne parlerai pas de ce fait divers, mais du choix de Jules du mot innocent pour qualifier les enfants et l’armée.

Cette phrase révèle deux représentations de l’innocence, l’une classique, l’autre pour le moins surprenante. La classique est la vision de l’enfance comme état d’innocence – alors qu’en fait, nous savons, nous éducateurs, que les enfants sont tout sauf innocents.

Mais peut-on considérer l’armée comme « une catégorie de personnes innocentes », sous prétexte qu’ils donnent leur vie à la nation ? Ils savent quand même ce qu’ils font, non ? L’armée est tout sauf innocente, elle est même nocente, si l’on puit dire : in-nocere signifie en latin « ne pas blesser ». Les innocents sont ceux qui ne peuvent pas blesser autrui. L’armée en a fait son travail, un travail dont on ne doit pas parler quand on fait partie de la Grande Muette.

Je ne pense pas que ce fait divers, aussi terrible soit-il, ait soulevé les foules parce que des militaires ont été tués. C’est parce que des enfants ont été tués, bien sûr, des enfants juifs, pour de sinistres raisons antisémites, par un imbécile taré. Je n’aime pas croire que c’est seulement parce qu’ils sont « innocents » que leur mort révolte autant, mais aussi parce qu’ils ont été fauchés par une violence à la fois froide et calculée, aveugle et démente. Qu’ils ne sont plus de ce monde sans avoir pu faire valoir leur potentiel.

Parce qu’ils sont morts en raison de leur appartenance à une religion spécifique.

Parce que ce crime est aussi un aboutissement : celui d’une haine des juifs qui existe en France aujourd’hui.

Parce que ce crime est un miroir qui nous est tendu, et que nous n’aimons pas le reflet qu’il nous rejette.

Surveiller et punir

Par: Jules

« Il nous a été demandé de respecter une minute de silence à leur mémoire »

Faux-culEn ce moment, et depuis quelques jours, la France entière est plongée dans une guerre civile, stricto sensu. La civilisation a été attaquée par un particulier qui a flingué, en l’espace de quelques jours, trois militaires, puis des enfants à l’entrée d’une école, juive de surcroît. La chasse à l’homme est lancée, les recours tous aussi musclés les uns que les autres, les institutions aux noms aussi obscurs leur rôle est sibyllin sont sur les dents pour traquer un jeune homme de vingt-trois ans retranché dans son appartement toulousain. Depuis quarante-huit heures, il est impossible de ne pas avoir entendu parler de cette « affaire », qui semble toucher les points les plus sensibles de la nation.
Récupération politique, pour commencer. L’aubaine est magnifique, à un mois des élections. Tous les candidats ou presque, déclarent à qui mieux mieux leur indignation devant cet acte abject, marquent la solidarité de la République française devant cette atrocité, accumulent les lieux communs et les plus grosses âneries pour bien montrer à leur électorat à quel point ils sauront éradiquer, une fois président(e), la « menace islamiste ». Personnellement, je ne sais pas pour vous, mais ça me donne juste envie de gerber. Une minute de silence. Ben voyons, d’ailleurs la tournure passive employée par le directeur de mon collège m’a marqué. Elle révèle bien des choses, au-delà de ce qu’il voulait dire.
Révolte populaire, ensuite. On a touché à deux points névralgiques: l’armée et les enfants, autrement dit deux catégories de personnes innocentes. Les militaires donnent leur vie à la nation, les enfants sont le symbole de la pureté. Tout le monde semble avoir oublié qu’un homme a lui aussi été tué, un collègue. Personne n’en parle, de lui. Il est probable que la mayonnaise n’aurait pas autant monté si les victimes avaient été des citoyens lambda.

Ce qui me surprend, et qui est (tragiquement) intéressant, c’est de constater l’hystérie qui s’est emparée du pays. Tout le monde suit, tout le monde veut savoir, jusqu’à l’ami qui est venu hier soir prendre l’apéro à la maison et qui consultait les infos sur son téléphone tous les quarts d’heure, si on L’a arrêté, ce pauvre mec. Parce qu’à l’évidence, c’est un pauvre mec paumé, un gosse de vingt-trois ans qui s’est embrigadé tout seul dans de sombres motivations jihadistes. J’ai honte pour la religion musulmane, en voyant ce genre de d’événements. C’est comme si le pays s’était soudainement uni pour attraper le bouc émissaire, l’ennemi public à abattre qu’il faudrait lapider place du Capitole. La loi et le bon sens semblent être étouffés sous l’émotion et le désir de vengeance; et toute la technologie qui d’ordinaire nous polit, nous neutralise au point de nous faire devenir des têtes vues du dessus (réflexion que je me suis faite dans le train en voyant TOUS les gens, moi y compris, autour de moi penchés, qui sur leur portable, qui sur leur Iphone) devient un instrument pour assouvir notre soif de vengeance. Aussi civilisés soyons-nous, nous sommes restés des animaux qui voulons crucifier le coupable. Coupable idéal d’ailleurs, à la fois jeune, isolé, islamiste (« il est d’Al-Qaida, celui-là, ils l’ont dit à la télé »), vulnérable et apparemment déterminé.

Qu’il soit attrapé et puni, ce criminel, qu’il rembourse le tort immense qu’il a semé autour de lui. Mais ne punissons pas le mal par le mal. Mais je vois tant de manifestations de haine primaire autour de moi que ça m’en met vraiment mal à l’aise.

Et si c’était à refaire… ne le fais pas !

Par: Jon

« Et si c’était à refaire… »

L’inénarrable écrivant Marc Lévy sort ces jours-ci un nouveau roman, appelé Et si c’était à refaire, qui conte l’histoire de…  j’en sais rien, je n’ai même pas lu le résumé, sa littérature ne m’intéresse pas. Gageons toutefois que M. Lévy a encore une fois habilement mélangé suspense et love story, histoire de faire pleurer la ménagère tout en lui procurant autant de frissons qu’un épisode de Julie Lescaut.

Ce qui m’intéresse chez Marc Lévy, c’est le choix des titres de ses livres : Et si c’était vrai, Où es-tu ?, Vous revoir, j’en passe et des meilleures, et maintenant Et si c’était à refaire.

Le choix d’un titre n’est pas innocent : il est intéressant (voire révélateur) de remarquer que Marc Lévy choisit presque toujours une expression banale, voire terne (Où es-tu ?), qui n’accroche pas forcément l’œil du lecteur. On est loin, à des années-lumière,  de titres  alambiqués comme Le rivage des Syrtes (hein, les Syrtes, c’est quoi ça ?) ou Un amour de Swann, qui n’annoncent pas forcément la couleur du roman qui va suivre. Les titres de Marc Lévy, si. Et si c’était vrai ? annonce quelque chose d’extraordinaire, mais qui va réellement avoir lieu. Pas de surprise. Où es-tu ? présuppose la recherche de l’être aimé par un personnage principal (enfin, j’imagine, je n’ai même pas lu les résumés de ces livres…), etc., etc.

On remarque la même tendance de titres banals chez les épigones de Lévy, notamment chez le disciple qui a surpassé le maître des chiffres de ventes : Guillaume Musso, auteur des immortels Et après… (on voit la construction du suspense depuis le titre, quel talent), Sauve-moi, Seras-tu là ? (pour dîner ?), Parce que je t’aime, Je reviens te chercher, Que serais-je sans toi ? (quelle interrogation métaphysique…), etc.

Les titres plats, sans relief littéraire, de ces ouvrages annoncent le contenu indigent des romans de Lévy et consorts. D’un côté, cela nous permet de ne pas nous tromper sur la marchandise (je ne vois pas d’autre terme donner à ces « livres »), mais d’un autre côté, je m’interroge sur le succès phénoménal de ces auteurs. Le grand public veut-il donc ce genre de littérature, ne va-t-il donc jamais plus loin que ces lévitiques imbécilités ?

Pour finir cet article, j’aimerais faire un cadeau à Marc Lévy, ou à tout autre plumitif qui souhaiterait commettre le prochain best-seller de chez XO éditions. Voici quelques titres, tous de ma propre invention, en usage libre, qui pourraient tous être des titres de romans de Lévy ou Musso:

Pourquoi pas ?

Et toi ?

Comment vas-tu ?

Ne reviens pas

Je serai absent mardi

Parce que c’est ainsi

Je serai là demain

Tu m’attendras

Au revoir

A bientôt

La prochaine fois

La dernière fois

Une histoire d’amour

Etc. etc.

Eco-logie

Par: Jules

« Les hommes d’autrefois étaient beaux et grands (maintenant ce sont des enfants et des nains), mais c’est là fait parmi tant d’autres témoignant d’un monde qui vieillit. La jeunesse ne veut plus rien apprendre, la science est en décadence, le monde entier marche sur la tête, des aveugles guident d’autres aveugles et les font se précipiter dans les abîmes, les oiseaux se lancent dans le vide avant d’avoir volé, l’âne sonne de la lyre, les bœufs dansent, Marie n’aime plus la vie contemplative et Marthe n’aime plus la vie active, Léa est stérile, Rachel a l’œil charnel, Caton fréquente les lupanars, Titus Lucrèce devient femme. Tout est détourné de son propre cours »

Une citation un peu longue -et que le lecteur désireux des formules brèves m’en excuse- que j’ai tenu à recopier dans son intégralité pour ne pas couper la prosodie et le rythme de la phrase du jeune Adso, narrateur du roman Le nom de la rose, d’Umberto Eco, que j’ai commencé il y a deux jours dans le train qui me menait vers la capitale. Bien étrange roman que cette « version italienne d’une obscure version néo-gothique française d’une édition latine du XVII° siècle d’un ouvrage écrit en latin par un moine allemand vers la fin du XIV° siècle », comme en témoigne l’auteur fictif dans sa préface. L’influence de Borges est évidente, et ce roman, qui reste un vrai polar, est bluffant de par son érudition, son écriture à la fois sèche et regorgeante de références, avec ce narrateur dans la peau duquel on se glisse si facilement. J’avais refermé Le pendule de Foucault au bout de quelques centaines de pages. Espérons que celui-là aura plus de succès.
Soit, là n’est pas l’important. Cette belle phrase, variation érudite sur le thème du « c’était mieux avant », m’a marqué par son caractère universel et universellement agaçant. Qui ne l’a jamais entendue, cette réflexion énervante: « de mon temps, on ne se serait jamais permis ça » – « je n’aurais pas osé », dans la bouche de personnes, ou de personnalités, dites d’expérience, mais que l’expérience semble avoir fini par assécher jusqu’à leur faire manquer de souplesse… A croire que nous évoluons dans une sorte de dégénérescence éternelle, partis d’un âge d’or pour aboutir vers une fange indistincte.
Sommes-nous plus bêtes que nos aînés ?
Moins moraux ? Moins clairvoyants ? Plus inconscients ?
Ou est-ce le regard de ces personnes bien-pensantes, dont il m’arrive de faire partie par moments en voyant la réaction de certains de mes élèves, qui se fige, tourné vers un passé nimbé des bons souvenirs qu’on y a laissés. Mais lorsque je vois ces mêmes élèves dans un contexte différent de celui du travail, dans un couloir ou lors d’une partie de volley, par exemple, je suis rassuré.
Adso se trompe: Léa a toujours été stérile. Seulement il ne s’en souvient pas. Il s’agit moins d’un problème de dégénérescence que de regard porté sur l’univers dans lequel on évolue.

Un putain de méga bloc

Par: Jon

« Christine, saison 4, juste un putain de méga bloc! »

J’ai mis du temps à déchiffrer ce texto que m’a envoyé un ami, qui se prépare d’ailleurs pour le Printemps des Poètes. Saison 4, saison 4, oui, mais de quelle série? Puis je me suis rappelé que l’ami en question regardait Dexter, et je me suis dépêché d’aller vérifier sur Internet s’il y avait bien un personnage du nom de Christine dans cette saison.

Comment avais-je pu oublier?

Et même:

Presque aussi bien que Lila de la saison 2. Mais je préfère Lila quand même…

La musique de Glenn Gould

Par: Jules

« Glenn Gould il joue comme s’il tapait sur une machine à écrire, ça me tape sur le système (…) Mon gosse de trois ans a déjà tout compris à sa musique. »

Il n’en fallait pas moins qu’égratigner une idole pour que cette remarque devienne le sujet de mon mot de la semaine. A ce sujet, ahem, je remarque que je suis pour le moment le seul contributeur de ce blog, Elle ayant fait silence depuis sa diatribe sur les fers à repasser et Jon étant sans nul doute envahi de copies, je me sens presque inactuel ici.
En créant la bannière du blog, nous nous disions qu’il fallait y mettre, tel Montaigne recouvrant les murs de son bureau avec des citations, quelques figures tutélaires qui nous accompagnaient. Il ne fallut pas longtemps pour choisir les miennes: Glenn Gould, Sviatoslav Richter, Vladimir Nabokov, Jorge Luis Borges, JS Bach et WA Mozart.
Je me souviens encore de ma rencontre avec Glenn Gould. Comme tous les jeunes gens des années 50, bien que cinquante ans plus tard, j’achetai à la FNAC et sans trop de conviction les Variations Goldberg, l’enregistrement à toute berzingue de 1955. Pourquoi ce disque-là ? très sincèrement, je ne saurais plus dire. J’avais entendu parler vaguement de ce pianiste, la couverture, mythique, me plaisait, et je voulais découvrir plus avant la musique de Bach. C’était d’ailleurs une ânerie que de commencer par une oeuvre aussi dense que celle-là, ce n’est certainement pas vers les Goldberg que j’orienterais l’homme de qualité qui me demanderait par quel disque aborder la musique de Bach. Ce serait même l’oeuvre que je lui conseillerais en dernier, à vrai dire.

Soit. Donc, alors que je parcourais le chemin qui me menait à la fac, j’avais glissé ce disque dans mon autoradio. Dire que découvrir cette musique fut une révélation, un choc, un orgasme intellectuel serait mentir. Je me sentais intrigué, attiré, mais sans savoir pourquoi. Un peu comme si je m’embarquais sur un océan à bord d’une coquille de noix. Quelque chose de l’ordre de la résistance. Elle ma parlait, cette musique, elle faisait déjà partie de moi, mais je ne savais pas dans quelle mesure. Elle était à la fois claire et opaque, familière et pourtant tellement lointaine. Je sentais qu’il y avait quelque chose à comprendre mais je n’avais pas les outils pour. Il ne me manquait que le travail que j’effectue depuis, au prix d’innombrables gammes, accords et autres septièmes de dominante.
Pour en revenir à la musique de Gould, effectivement, elle n’est pas belle. C’est un détail, je dirais presque, une musique doit-elle être belle ? Vaste question. Mais effectivement, celle-ci plus qu’une autre n’a pas pour vocation de détendre ou de calmer, ou tout autre absurdité que l’on peut entendre au sujet de la musique « classique ». C’est même là ce qui choque: loin de couper l’auditeur de la réflexion, elle l’y plonge de manière vertigineuse. La musique de Glenn Gould est avant tout intellectuelle. Par un travail titanesque sur les textes, il arrive à décomposer cet entrelacs inextricable pour le faire devenir lumineux. Tout prend sens, chaque mélodie, aria, chaque voix est clarifiée, jouée, audible, sortie de la soupe habituelle dans laquelle les interprètes noient les auditeurs. Considérons un exemple: le prélude de la cinquième suite anglaise, en mi mineur. Un cauchemar à quatre voix simultanées, l’horreur. Pourtant, l’interprétation de cette pièce paraît claire. Non facile, mais claire dans le sens où l’on peut tout suivre en même temps et comprendre comment ça marche et expliquer à partir de là en quoi la musique de Bach est une musique merveilleuse. Ecoutez, entre 2’55 et 2’60 par exemple, comment ressort, chante, la voix dominante par rapport aux autres. Idem pour un morceau plus abordable et qui me hante depuis quelques mois déjà: le premier mouvement de la Partita en do majeur, avec sa fugue à deux voix. La vidéo est très parlante à cet égard et montre, s’il en était encore besoin, ce que cherche cet interprète: transformer l’ineffable en discours, faire basculer l’auditeur vers la compréhension, montrer comment ça marche. D’où cette impression, par moments, d’avoir face à soi un moteur ouvert. On n’a pas, il est vrai, affaire à de la belle musique, belles comme peuvent l’être des interprétations comme celles de Richter, de Kempff ou d’Argerich. Mais on participe de cette musique-là, on n’y est pas étranger. Elle devient objet de discours et de réflexion, et autre chose que de la beauté sur commande. Et quand j’entends ce boulot de toute une vie réduite à quelques platitudes sur la façon d’appuyer sur les touches, dénigrant toute la démarche intellectuelle qu’il y a derrière, je n’y peux rien, ça m’agace.

Star académie

Par: Jules

« Enfin, un vrai people sous la Coupole »

En ce moment, je vis une vraie tragédie. Plus dramatique que la crise grecque, plus meurtrière que les bombardements d’Homs, plus angoissant que le sourire de Ségolène: je n’ai plus d’Ipod. Et par conséquent je ne peux plus bercer mes trajets, courts ou longs, par les Partitas de l’un ou les Sonates de l’autre. C’est dur, et j’espère vite recevoir mon nouveau compagnon de route.
Soit. Il est bien connu qu’il faut savoir faire contre mauvaise fortune bon coeur. C’est donc ainsi que durant le bref trajet qui me sépare de ma voiture au parking duquel mes collègues -et amis- et moi partons retrouver nos chères têtes blondes, j’écoute, comme le dit ma mère, « un-peu-s-qui-s-pass-dans-le-monde », et que j’ai découvert une chronique amusante, même si elle ne casse pas des briques, En plus, elle tombe à 6h54, heure à laquelle je suis dans ma voiture.
Le journaliste traitait mardi d’un fait divers qui m’a atterré: Patrick Poivre d’Arvor demande à entrer à l’Académie française. Atterré parce que selon ma formation de pur littéraire, je m’étais entré dans le crâne, sans jamais vraiment le réfléchir, que l’Académie était un dernier cénacle de la culture française, l’héritière et le bastion du conservatisme littéraire. Contrairement au journaliste, j’ai déjà lu et René Girard, et Philippe Beaussant, et Patrick Rambaud, et Erik Orsenna, et la plupart, pour ne pas dire la majorité d’entre eux. Je n’ai pourtant pas l’impression d’être un puits de culture.
Ce côté vieux con-servateur, je l’ai et je le revendique. J’aime, ce qui en art et en littérature, est carré, droit, strict, ce qui s’épanouit et explose dans une forme cohérente. Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement, et je n’ai jamais compris, à ce titre, la musique de Chopin ou les divagations surréalistes. Les points de suspension et les explosions beethovéniennes ne font pas partie de ma conception d’un art réfléchi et pensé. Mais pourtant je ne m’estime pas assez compétent pour juger de la pertinence de cette candidature. Spontanément, ce serait niet, il y a bien d’autres auteurs, jeunes ou moins jeunes, que l’envergure culturelle rendraient bien plus légitimes pour une défense et illustration de la langue française et qui par conséquent le mériteraient bien davantage. Cependant je n’ai lu aucun roman de Poivre d’Arvor, aucune chronique, aucun bouquin, rien. Il le faudrait, si ma patience arrive à me faire tenir jusqu’au bout.
Ce qui me gêne, en revanche, c’est l’argument qui décrète que comme Patrick Poivre d’Arvor a présenté durant vingt-cinq ans le journal du soir, il représente (ce qui est vrai) un visage connu et familier du « grand public » (quel mépris dans cette expression !), et que par conséquent cette légitimité apporterait à la vieille Académie un regain de légitimité.
Nous sommes en plein syllogisme:
– PPDA (sic) est connu, et c’est bien. (première prémisse)
– Plus personne ne connaît les membres de l’Académie française (seconde prémisse)
– Légitimons l’Académie et PPDA en intégrant l’autre dans l’un (conclusion).
Ca, en revanche, ça me gêne. Vraiment. (écrivons comme les auteurs d’aujourd’hui, après tout, c’est bien. Des phrases courtes. Expression directe. Choc de la lecture. Oui. Oui.) Car on ravale la culture, et pas son moindre symbole, à une question de goût général, de cote de popularité. Nous sommes en plein délire médiatique, et cela est bien représentatif du mode de pensée contemporain. Agir, décider sous le coup de l’impulsion, de l’affect, et indépendamment des qualités intrinsèques de telle ou telle décision. On aime « les types bien » et non pas ce qu’ils font, effectivement, de bien, donc pour être estimé et reconnu il faut être populaire. Pas compétent, fin, droit, honnête ou incorruptible, non non, juste populaire. Se faire estimer du vulgus, jouer la carte du rapprochement et de l’affectivité. Et voir que ce mode de pensée vient jusqu’à fissurer une institution qui n’a cure, en principe, de se faire apprécier ou connaître, est un signe de pauvreté culturelle et intellectuelle relativement inquiétant.